La musique : un univers en expansion sauvage.

La musique, c’est connu, peut posséder plusieurs fonctions dans la vie des hommes, fonctions affectives, imaginatives, curatives, religieuses, sociales, intellectuelles, divertissante, etc. Par sa nature éminemment abstraite et codée, elle ne peut pas prétendre à envahir la conscience des gens de manière aussi large que d’autres modes d’expression plus directement représentatifs. C’est peut-être aussi en raison même de son abstraction fondamentale, que la musique touche à une certaine universalité et a été considérée par de nombreux écrivains comme l’expression humaine la plus élevée qui se puisse exister. Ce ne sera pas là le sujet de cet article. Discuter de la nature des choses m’importe finalement moins que de leur place. Une chose me préoccupe depuis longtemps en tant que créateur de musique. On me dit souvent que la musique actuelle est coupée du public, ne réponds plus à ce que le public attends. Je ne pense pas être le premier à entendre ce discours. Les compositeurs des siècles passés en ont entendu d’autres de même nature. Je ne prétends pas ici apporter une quelconque réponse à cette interrogation qui persistera tant qu’une petite partie de l’humanité produira de la musique pour l’autre. Mais je vais chercher à comprendre quelle est la place de la musique dans notre monde actuel, du moins celui dans lequel je vis. A première vue cette place est minime, si l’on pense à la musique dite contemporaine. Si l’on pense à la musique de grande diffusion, force est de constater que sa place est écrasante. Comment gérer cette situation ? Art et Culture sont-ils identiques ? C’est à toute cette série de questions que je vais tenter de répondre.

 

Le souvenir des guerres et les traces de la culture

Que reste-t’il d’une civilisation passée si ce n’est le souvenir de ses guerres et les traces de sa culture ? Très souvent les deux ont même été liées. Une guerre laisse des chants, des récits, des épopées, un folklore. Elle permet aussi, dans le cas d’invasions ou d’immigrations, l’émergence de nouvelles pratiques culturelles, de “métissages” comme on dit aujourd’hui, qui n’auraient jamais vu le jour sans cela. Il ne s’agit pas de faire des guerres un prémisse indispensable à l’élaboration de cultures nouvelles mais de remarquer que ces pratiques culturelles sont le reflet de la condition des hommes qui n’est pas ni n’a jamais été, loin s’en faut, exempte de violence, de barbarie et de cruauté. Les notions de bien et de mal, mais d’autres l’ont dit mieux que je ne pourrai le faire, sont bien relatives.

Qu’en est-il aujourd’hui ? En ce qui concerne les guerres, on peut parfois faire confiance à nos dirigeants de faire tout leur possible pour nous les éviter. Tout du moins, la volonté de domination et d’hégémonie humaine a-t’elle trouvée de nouvelles formes pour s’exprimer : modèle social, économique, technologique et … culturel. Qu’en est-il du “culturel” justement ? Qu’est-ce réellement que ce que l’on appelle la culture ? Est-ce que culture et art sont des termes bien synonymes ? Non bien évidemment. Le second fait partie du premier. Il peut être complètement individuel tandis que l’autre est collectif. Il peut être le reflet d’une exception à l’intérieur de l’autre. Mais surtout il n’est qu’un aspect de l’autre qui ne se limite pas à cela. La culture comporte toute les pratiques qui émane d’une peuple. De nos jours les instruments ou, à première vue, se lisent le mieux la culture sont les médias. On peut y lire le pourcentage d’intérêt que la population accorde à telle ou telle pratique: le sport, la télévision, la littérature, le cinéma, la musique etc., mais aussi les comportements sociaux, intellectuels, idéologiques. On sait aussi bien sûr que les médias représentent un pouvoir (et je ne parle pas de pouvoir politique ici) qui oriente les pratiques culturelles pour les besoins de sa propre survie. Ils peuvent en tirer avantage, une fois les conditionnements établis. Plutôt que la parabole de l’oeuf et de la poule, ce serait celle de l’arroseur arrosé qui me semble évidente. En tout cas, on a trop facilement réunis ces deux termes, art et culture, en une même idée depuis longtemps pour s’étonner aujourd’hui qu’il n’y ait pas de confusion.

 

La guerre de l’art et de la culture.

Vu du côté des “politiques”, la culture peut servir à imposer un modèle social. Les exemples – et ne prenons que ceux de notre siècle – sont suffisamment connus pour qu’il n’y ait pas nécessite de les rabâcher lourdement. Les formes que revêtent la manière dont le pouvoir s’accapare et défend une certaine culture divergent suivant qu’elles émanent de la droite ou de la gauche. C’est sous la politique de droite que se sont développés les grands projets culturels en France depuis une trentaine d’années tels que l’éclosion des théâtres publiques dans les banlieues parisiennes (placés toutefois exclusivement sous des municipalités de gauche), la création des grands festivals, des centres de recherche musicales, des ensembles etc. Ceci est somme toute assez naturel vu que cette force politique a assuré le pouvoir sans discontinuité avant 1981. L’action culturelle, sous la droite, était vue (et tolérée) comme un contre-pouvoir. Les responsables de cette action, étaient d’ailleurs, dans une assez grande majorité des cas, de sensibilités plutôt opposée. Deux principes de sociétés existaient et se répertoriaient sous les noms de socialiste (et/ou communiste) et capitaliste (ou libérale). En arrivant au pouvoir, la gauche prit immédiatement conscience de cette force culturelle qui s’est développée ainsi pendant de nombreuses années pour l’utiliser et l’amener au rang de ses préoccupations majeures. Il se trouve que, par un hasard historique de circonstance, c’est sous la politique de gauche que s’est effondrée l’idéologie marxiste et communiste ne laissant plus alors aucun choix de société possible que celui d’une économie libérale. On peut applaudir ou pleurer cela ne change rien à l’affaire. De nos jours, la culture est favorisée par le pouvoir politique en tant que manifestation hautement sociale devant servir un dessein et un modèle de société. La classe politique, toujours confortée dans son savoir de ce qui constitue le bien de la société, continue d’oeuvrer pour la défense de pratiques culturelles qui lui permet, pense-t’elle, de résoudre certains problèmes en face desquels elle se montre impuissante à agir. Les difficultés financières, l’immigration, la paupérisation, les mouvements sociaux dans des banlieues qui sont prêtes à exploser, l’inquiétude croissante de la jeunesse vis à vis de leur avenir incitent le pouvoir politique à favoriser une démarche pragmatique, et surtout à aider les pratiques culturelles qui en émanent (tag, rave-parties, techno, rap etc….) non parce que le pouvoir politique voit dans ces pratiques une glorification de leur action comme c’était le cas autrefois dans les sociétés communistes, mais parce qu’en jouant cette carte-là, il joue celle de la compréhension dans une démarche visant à l’accalmie. Cette démarche de récupération de pratiques culturelles issues d’une position sociale contestataire se retrouve également dans l’évolution du statut de la musique rock qui s’est vue officialisée à partir des années 80. La culture, entrevue par le pouvoir politique, est encore aujourd’hui une affaire de propagande à ceci près que ce pouvoir n’est plus à l’origine du projet culturel mais se situe comme une prise en charge d’une émanation spontanée, représentant à terme un danger pour lui, à des fins de domestication. De nos jours, il semble que le rôle de l’État, loin d’être dictatorial (je parle ici des pays européens), évolue dans un système d’arbitrage entre le secteur public et le secteur privé et se propose de laisser jouer la concurrence tout en tâchant d’en contrôler les effets pervers. Le fonctionnement de la musique, dans cette situation, propose une excellente métaphore de cette dualité entre secteur privé et secteur public. Qu’y trouve-t’on ? Une culture de masse qui envahit progressivement la société toute entière au rythme d’une volonté de profit clairement affichée face à un État qui se désengage tout aussi progressivement vis à vis des artistes qui n’oeuvrent pas dans cette culture, voire qui apporte parfois son soutien, suivant en cela la stratégie exposée précédemment, à des pratiques culturelles dont le critère de rentabilité n’est pas mis en doute.

Plus personne ne pense aujourd’hui à une restauration de l’État-providence et les lois du marché sont bien celles qui semblent définir une grande partie du comportement social des individus. De plus l’image d’un État pourvoyeur de fonds qui subventionne une élite culturelle qui s’enfermerait dans des pratiques qui sont de moins en moins partagées par la population est un phénomène de plus en plus fréquemment attaqué. La musique dite contemporaine a récemment fait les frais de cette imagerie. Quelques uns de nos jeunes (et moins jeunes) idéologues se sont fait les champions de cette cause et n’ont pas du tout apprécié d’être taxés de “poujadistes” par ceux qui déploraient la réduction de l’aide accordée aux artistes. Ces attaques en règle, sous couvert de fidélité aux principes démocratiques, expriment bien évidemment plus une attitude revancharde (c’est maintenant à notre tour !) qu’une réflexion esthétique. Elles peuvent prendre la forme d’une remise en question historique de l’évolution musicale depuis une cinquantaine d’année qui aurait fait de la modernité un mot d’ordre que l’on se devait de suivre si l’on voulait avoir quelques chances de bénéficier des subsides du gouvernement. C’est l’opposition de pratiques culturelles limitées face à d’autres pratiques beaucoup plus collectives qui est ici en jeu. Les pratiques limitées se développent à partir d’une remise en cause, qui peut être soit radicale soit partielle, des conditionnements esthétiques. Quant aux pratiques collectives, elles jouent au contraire sur ces conditionnements préalables.

Cette guerre est celle de l’exception contre la règle, de l’individualité contre la norme. N’est-elle pas finalement celle de l’art contre la culture ? Le créateur isolé et novateur luttant contre une cohorte d’habitudes ancrées dans les comportements humains est une figure maintes fois aperçue au cours des siècles. Bach, Beethoven, Wagner, Debussy, Schoenberg et bien d’autres en font figure et ont laissés de textes. La célèbre phrase de Gutav Mahler  : “la tradition n’est rien qu’une succession de mauvaise habitudes” peut servir d’emblème à cette position. La situation est évidemment la même aujourd’hui. Il n’y a aucune raison pour que l’être humain change de ce point de vue-là. La seule différence, et elle est de taille, vient du milieu ambiant. La diffusion à outrance de la musique dans tous les coins de la société est un phénomène qui a prit un essor incommensurable depuis la dernière guerre et qui change radicalement les rapports de forces en présence. Il est impossible ne pas tenir compte de ce phénomène dès que l’on cherche à analyser quelle est la place de la musique dans la société et quelles fonctions elle peut y occuper.

Dans cette guerre entre art et culture, il faut d’abord éliminer quelques vieilles images d’Épinal qui ont trop vécues. La première serait celle de la glorification d’une culture élitiste contre une culture de masse qui voudrait que, provenant de l’imagination d’un individu isolé, la qualité en serait plus grande. Une qualité artistique, si tant est que l’on puisse la définir, peut demander du temps à se révéler comme elle peut aussi disparaître rapidement. La culture est un creuset qui regroupe maintes formes de l’activité humaine et les mécanismes qui sont catalyseurs de l’imagination artistique d’un individu sont (et resteront) de toute manière totalement incompréhensibles. Qui sait ce qu’une culture peut déclencher dans l’imagination d’un artiste ? Picasso s’est inspiré des arts africains, des musiciens de rock se réclament de Stockhausen. Les relations entre pratiques collectives et individuelles sont totalement hors de portées de toute tentative de formalisation. Une seconde image d’Épinal concerne la modification de la notion même de culture populaire. L’exemple de l’essor qu’a prit la musique rock depuis une quinzaine d’années en offre une excellente démonstration. Issue d’un courant contestataire dans les années 70, cette forme de musique a, depuis, gagné toutes les couches sociales car elle répond à un mécanisme de conditionnement que l’on pourrait considérer à haut degré , et assure une domination sans partage sur tous les autres. Elle est devenue, par la force des choses ou plutôt par les lois du marché, une esthétique dominante, un lieu de passage obligé non seulement pour tous les artistes et les groupes qu’ils proviennent d’horizons ethniques, culturels ou sociaux différents, mais aussi, de manière plus fonctionnelle, comme élément de base pour tous les jingles, génériques de radio et de télévision y compris pour les programmes politiques et les informations. Je ne saurai trop conseiller à chacun de faire la simple expérience de tenter de trouver une origine stylistique à la musique qui est diffusée dans ces créneaux-là (rythmes binaires, usage caractéristique des sonorités de batterie et de guitares etc.). Il n’est pas besoin de posséder une culture musicale développée pour ce rendre compte de ce genre de phénomène. Il ne faut pas, bien sûr, se laisser tenter par un quelconque réductionnisme. Rien n’est tout à fait pareil si l’on observe d’assez prêt. Mais il n’empêche que …Ce que l’on nomme aujourd’hui “culture populaire”, et il n’y a aucune raison de l’appeler autrement, est toujours le produit d’un mélange de population mais beaucoup plus fortement conditionné par des lois économiques liées à la vente de produits sonores et de diffusion.

 

Les noces du son et de l’électricité.

La place de la musique dans la société, voilà un sujet complexe digne d’études sociologiques poussées. Mais de quelle musique parle-t’on ? De toute les musiques, du grand répertoire classique jusqu’aux formes les plus commerciales, en passant par le jazz, le Rock’n’roll et les musiques ethniques ? Si l’on ne fait pas de distinction, il faut bien remarquer que, de toute évidence, la place de la musique dans la société est écrasante. Guère de lieux publics (magasins, restaurants, même transports etc.) qui ne soit pas envahis par un flot de musique en continu. A cela vient s’ajouter les radios et les télévisions dont la mutation prochaine en bouquet numérique ne fera qu’accroître ce qui ressemble bien à un univers sonore en expansion sauvage. Les noces du son et de l’électricité (car c’est par elle que se développe ce phénomène) relèvent d’un conditionnement sauvage qui est d’une extrême importance dans la définition même de ce qu’est la musique pour les gens. Le problème est, physiologiquement, tout simple. Les oreilles, contrairement aux yeux, sont passives et non sélectives. Elles n’ont pas de paupières, comme le dit Pascal Quignard, et ne sont pas mobiles. Pas question d’échapper au monde sonore environnant. Il est omniprésent et agit, à l’insu des individus, sur le cerveau, et donc sur une certaine forme de connaissance. Comparés au nôtre, les siècles précédents étaient des mondes de silence dans lesquels la confrontation avec la musique possédait probablement une violence dont on n’a aujourd’hui plus aucune idée et qui est perdue à jamais. L’écoute de la musique, son statut, et plus particulièrement celui de ses créateurs est un phénomène qui ne peut absolument pas être comparé avec ce qu’il devait être autrefois. Reste donc à inventer notre rapport à la musique puisqu’on n’a plus la possibilité du choix entre elle et le silence. Bien sûr, certains n’hésiteraient pas à penser à des solutions telles qu’une loi sur le contrôle de la diffusion sonore dans la cité. On imagine sans peine les retombées commerciales néfastes qui s’en suivraient dans cette période de recherche de croissance économique car la musique est aussi un excitant qui fait vendre. D’autre part, il n’est pas interdit de penser qu’une telle loi serait impopulaire privant les gens d’une drogue douce reconnue moins nocive que le tabac ! Enfin, il ne faut pas non plus légiférer sur tout, tout le temps. La solution, la seule qui serait envisageable, concerne évidemment l’éducation.

 

Restaurer l’image de la musique.

Puisque l’État nourrit l’ambition de faire accéder la culture à tous et de briser les barrières qui cloisonnent les classes sociales (la séparation des groupe sociaux suivant certaines formes d’expression est plus criante en musique qu’ailleurs), une solution, beaucoup plus intelligente, serait de garantir, au niveau de l’éducation, une formation intellectuelle qui permette l’instauration d’une “résistance” au milieu ambiant et de favoriser ainsi un savoir et une connaissance qui reste le meilleur rempart contre la déferlante sans précédent dont on connaît trop bien les implications économiques. Cette culture personelle serait, pour un individu, le meilleur moyen pour ne pas être l’esclave d’un univers produisant de plus en plus de sons pour avoir de plus en plus de profit. Je ne parle ici ni d’exclusion ni d’anathèmes. Il doit y avoir de la place pour toutes sortes de musiques. C’est la définition même de ce qu’est la musique qui devrait en être bouleversée. Il faudrait restaurer une certaine image de la musique par une éducation qui se voudrait décisive en la matière afin de donner des clés et des repères permettant aux gens de pouvoir effectuer des choix avec un esprit critique plus développé.

Cela passe par un effort et une rigueur soutenue dans l’enseignement des disciplines artistiques au sein de l’Éducation Nationale dont on se demande pourquoi la musique y tient toujours une place aussi négligeable. Une éducation dont les bases se situeraient avant tout dans les écoles, les collèges et les lycées. Un élève de collège étudie la littérature car cela fait partie du programme. On lui enseigne comment sont construit les pièces de théâtre et les romans, quel sont les rôles du narrateur, comment se développe l’évolution psychologique des personnages, dans quel contexte social ou politique telle ou telle oeuvre a vu le jour etc. Bref, on lui forme le goût, on développe sa faculté de perception et d’analyse. La place que tiendra la littérature dépend, bien entendu, de plein d’autres critères car l’école n’est pas, loin s’en faut, le seul endroit de formation d’un individu. Mais pour peu que cette étude trouve une résonance dans la vie future de l’étudiant, une base solide aura été initiée. Pendant ce temps, le cours de musique, lui, est le plus souvent, limité à l’étude du pipeau. Ces éternels pipeaux en plastique que les parents doivent acheter au moment de la rentrée scolaire ! Ou bien tenter vainement d’annoner quelques noms de notes de musique sur une mélodie des Beatles, notes que les élèves oublieront sitôt la chanson terminée et qui, si une pratique régulière n’est pas suivie (et dans quel but ?) ne serviront à rien. Ce n’est pas que les programmes soient inexistants en la matière. Je ne doute même pas du fait qu’ils soient assez bien conçus. Mais ils ne sont appliqués que si, et seulement si le professeur a assez d’énergie pour affronter trente gamins, la tête remplie de techno et de rap, et leur expliquer calmement en quoi Beethoven a fait évoluer la symphonie, leur demander d’écouter calmement le scherzo de la neuvième, etc. Je ne ferai pas un dessin ! De tels professeurs existent et ils ont bien du courage. On ne peut pas jeter la pierre aux autres, dont je ferai peut-être partie moi-même si je devais me trouver dans une telle situation. Mais si le programme n’est pas appliqué, l’Académie ne bouge pas, elle ne dit rien. Imagine-t’on un lycée qui n’appliquerait pas le programme de physique ! Certes, il existe une barrière technique inhérente à la musique qui fait que, pour effectuer un travail aussi conséquent que celui qui est fait pour une pièce de Molière, l’élève devrait également pouvoir lire une partition ce qui demande une formation complémentaire qu’il n’est pas envisageable de proposer dans un cursus d’études déjà très chargé. Cependant ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Il existe des manières d’appréhender le langage musical par une écoute dirigée qui se porte sur les éléments stylistiques. On peut leur apprendre, par la seule perception, à reconnaître une fugue d’une sonate, un quatuor d’une symphonie, un récitatif d’un aria. On peut leur apprendre à identifier des styles. On peut leur apprendre aussi comment le jazz est né de la rencontre de la musique africaine et de la musique européenne, comment la percussion s’est développée au XXème siècle. On peut leur apprendre enfin comment les compositeurs de notre époque en sont arrivés à utiliser les mêmes ordinateurs que ceux qu’ils utilisent dans leurs cours de technologie. Un effort soutenu est fait en direction de l’enseignement technologique afin que les jeunes puissent affronter le monde du travail actuel. Une bonne culture musicale ne serait pas négligeable pour affronter un monde sonore tel qu’il nous est proposé actuellement en permanence. Pour cela il faudrait que l’idée même de culture en musique soit revisitée, qu’elle ne soit plus seulement une somme de comportements, de conditionnements, mais aussi un savoir, un tissu de résistance, un appareil d’analyse du monde moderne.

La place que tient la musique dans la vie des enfants est proportionnelle à celle qu’elle occupe dans la vie des hommes qui sont chargés d’organiser leur éducation. C’est une chaîne de causes à effets qui se continue. Ce n’est pas une nouveauté que de constater que la musique (contemporaine mais aussi classique) tient également une place extrêmement réduite dans la vie des intellectuels de notre époque pour la bonne raison que, tout comme aujourd’hui, il n’en a pas été question au cours des leurs années de formation. Le type même de l’intellectuel entre 40 et 50 ans, qu’il soit écrivain, philosophe, homme de théâtre ou de cinéma, nourrit le plus souvent pour la musique un rapport qui est presque exclusivement d’ordre affectif. Généralement son attachement prend en compte la musique qu’il a fréquenté à l’époque de ses vingt ans. Cette époque, qui correspond à la fin des années 60, celle de la remise en cause fondamentale des valeurs, a été bercée elle aussi par la musique rock qui symbolisait ce désir de liberté tout autant que de rupture avec l’ordre établit. C’est pourquoi, tandis que dans sa bibliothèque personnelle y figurent les ouvrages les plus contemporains, on ne trouve guère dans sa discothèque les oeuvres des compositeurs de son temps. C’est pourquoi aussi l’usage que les grands cinéastes de notre époque font de la musique est soit basé sur le répertoire classique (le cas de l’utilisation de ce genre de musique par un Stanley Kubrick regorge cependant d’une imagination extraordinaire) soit correspond à son goût pour la musique rock (Wenders, Lars von Trier, Jarmush …) mais ne fait pratiquement jamais appel à un compositeur contemporain. Il est intéressant de constater que toutes les créations que l’Ircam a produites dans le domaine de la musique liée à l’image et au cinéma se sont exclusivement faite sur des films qui représentaient l’avant-garde des années 20 (Murnau, Bunuel, Lang, Dreyer) mais qu’il ne s’est jamais trouvé un cinéaste contemporain pour désirer une collaboration actuelle.

La place de la création musicale actuelle dans l’imaginaire des gens est totalement dépendante de celle du répertoire classique dans laquelle elle se trouve en prolongement. On a, certes, souvent montré du doigt le caractère complexe de ces musiques, éminemment abstrait. Je n’entrerai pas ici dans la démonstration, qu’il serait pourtant facile à faire, qui prouverait que la complexité et l’abstraction se trouvent dès les musiques médiévales et jusqu’à nos jours. Il n’est pas suffisant de répondre à une telle critique en donnant les cas bien connus des novateurs en musique dont le travail se trouvait aussi coupé du grand public, même si il ne faut pas oublier ces exemples. Il importe surtout de mettre le doigt sur l’extraordinaire conditionnement des personnes vivant dans un monde hautement producteur de sons auxquels on ne donne pas les clés indispensables de la connaissance et de la compréhension. Il importe aussi de montrer que, suivant les courbes d’un marché bien standardisé, le répertoire classique lui-même est aussi peu à peu considéré comme une forme “chic”, “cultivée” d’un produit dont la majeure partie constitue une musique de divertissement. Une forme goûtée par une classe aisée, appartenant à une soi-disante élite, celle qui peut payer le prix élevé d’une place de concert. Il ne faut guère compter sur les médias (surtout les grandes chaînes de télévision) pour proposer l’information que ne divulgue pas l’éducation officielle. Enfin, il importe surtout de dire aux gouvernants que si leur but est de faire accéder le plus grand nombre à la culture dans une société d’économie libérale acquise à la consommation sauvage, cela doit passer par une prise de conscience que les disciplines artistiques ne sont pas que des moyens illustratifs comme lorsque on utilise les reproductions de peinture classique dans les livres d’histoire suivant le sujet traité. Cézanne et Debussy seraient-ils moins importants que Zola ?

Si de telles conditions étaient mises en oeuvre, la musique cesserait de n’être, dans l’inconscient des gens, qu’un élément du paysage global comme le sont les produits fonctionnels de la société (les voitures, les supermarchés, les banques, les restaurants, les magasins) pour, de nouveau, s’affirmer comme ce qu’elle a toujours été, un des plus beaux produits de l’imagination des hommes.

 

                                                                            Philippe Manoury. Paris Avril 1998.

                                                                            

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2 Responses to “La musique : un univers en expansion sauvage.”

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