Le Temps de “Répons”

En 1981, Pierre Boulez venait de terminer la première version de Répons, œuvre qui s’est surtout fait connaître par l’articulation inédite entre la musique électronique et le monde instrumental. Le temps réel, encore balbutiant, était alors plein de promesses. Pepino di Giugnio avait mis sur le chantier des prototypes de machines qui allaient ouvrir la voie à de nouvelles expérimentations totalement nouvelles en musique. Le dialogue entre l’orchestre et une musique électroacoustique, enfin libérée de la fixité de la bande magnétique, était à portée de main. Pour le jeune musicien que j’étais, avide d’expériences, de recherches et d’apprentissage, prêt à me jeter à l’eau, cette conjoncture était plus que passionnante. Malgré le feu des critiques, des fantasmes, des jalousies, des attaques orchestrées tant par une partie de la presse que par une autre du monde musical, toute cette aventure a bel et bien eu lieu. Et, contrairement à certaines aubes rimbaldiennes, celles-ci ne furent point « navrantes ». Il y a des œuvres qui marquent fortement une décade. En ce sens, les années 80 étaient les années Répons.

Hors, ce serait s’aveugler que de voir cette œuvre sous le seul angle de sa nouveauté technologique. D’une manière voilée, Boulez nous y parle de lui-même. Dès le tout début de l’œuvre, je retrouve ce coup de griffe félin qui déjà déchirait l’espace musical dans les premières secondes de sa première sonate pour piano. Plus loin, de grandes plages de stabilité harmonique, proches d’un rituel, m’évoquent Pli selon pli et Eclats. La fin ouverte de Répons m’est un lointain souvenir de celle des Noces de Stravinsky : aucun geste n’est là pour conclure les résonances. Certaines transitions en tremolos de cordes nous rappellent le long compagnonnage que Boulez a entretenu avec Wagner et Berg, pendant que la figure emblématique de cette œuvre, un arpège débouchant sur un trille, salue en Scriabine (neuvième sonate pour piano) l’artiste original, prospectif et solitaire. Mais qu’on ne s’y méprenne pas ! Il ne s’agit là ni de citations ni de références explicites, mais d’une subtile généalogie sonore, semblable à celle qui fait du final de la neuvième de Mahler comme un dernier avatar du gruppetto baroque. Si la thématique, dans Répons, est plus claire, plus affirmée que dans les œuvres du début, la texture conserve cette même profondeur menaçante – car tout s’agite terriblement dans ce fouillis organique – qui nous fait pressentir un monde, certes, savamment organisé mais prêt à exploser à tout moment. Le délire aussi a ses règles et ses lois (« Il faut considérer le délire et, oui, l’organiser » écrivait-il autrefois !). L’idée de prolifération irrigue sa musique et il n’est pas interdit de penser que l’influence de Proust n’y fut pas étrangère. Car dans Répons, c’est aussi le temps qui est le “personnage” principal. Parfois de très grandes vitesses s’inscrivent dans un tempo d’une lenteur extrême, là notamment où le temps métrique de l’orchestre se superpose à un temps « libre » des six solistes – placés en cercle autour du public – rend impossible tout contrôle précis du chef. Boulez évoque souvent les deux « accidents » qui ouvrent et ferment symétriquement la question du temps dans la Recherche et entre lesquels toute l’œuvre se déploie : la madeleine qui éveille la mémoire, et le trébuchement sur des pavés inégaux qui déclenche la prise de conscience du temps. De la même manière, à mon sens, Répons s’articule entre deux « accidents » semblables. Le premier intervient dès l’entrée des solistes auxquels répondent les conflagrations électroniques, sortes de mémoires sonores, dans une fuite à l’infini des arpèges joués par les claviers. L’orchestre réagit immédiatement, comme une mémoire en éveil, prompte à toute sorte de commentaires, de prolongements ou de ruptures. A la fin de l’œuvre survient l’événement symétrique de ce premier accident, mais dans un temps beaucoup plus contemplatif et rétrospectif. L’orchestre se tait, les arpèges des solistes donnent maintenant naissance à une musique électronique qui lentement se déploie tout en se refermant sur des cercles concentriques. Le temps est libre ici, et ne semble ne plus vouloir fuir ; il est retrouvé.

Philippe Manoury

San Diego le 23 février 2010

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