En quoi le projet de la Philharmonie de Paris est-il visionnaire ?

Cet article a été publié dans Le Monde du Dimanche 9 et du Lundi 10 novembre 2014, dans la rubrique Débats. Ce journal l’a présenté sous une forme remaniée et raccourcie sans jamais m’avoir consulté. En voici la version originale :

Les débats au sujet de l’ouverture de la Philharmonie de Paris, auxquels on assiste depuis des mois, en disent long sur la place qu’occupe la musique savante au sein de notre société. Quels arguments y avance-t-on ? Cette salle va coûter cher. Il va falloir la rentabiliser. Il s’agira de faire venir le public des concerts classiques qui a ses habitudes à la Salle Pleyel et au Théâtre des Champs-Élysées dans les quartiers populaires de l’Est parisien. Contrairement au théâtre, à la danse, aux arts plastiques, voire au cinéma – il suffit de regarder la diversité d’âges de leurs publics respectifs -, la musique est un terrible outil de discrimination sociale qui met à nu les clivages profonds dont souffre notre société. Pascal Quignard qualifiait la musique d’« agroupante »[1]. Je me désole qu’elle soit devenue aussi redoutablement « cloisonnante ». Elle est désormais calibrée pour toutes les tranches d’âge, pour toutes les classes sociales, tous les groupes ethniques, toutes les configurations géographiques. Il y a de la musique pour les enfants, pour les jeunes, pour les adultes, pour les vieux, pour les gens aisés, pauvres, pour les blancs, les noirs, les beurs, pour les habitants des villes, des banlieues, des campagnes. De ce point de vue, la musique s’apparente aux habits ; elle dit l’origine, elle désigne le niveau social, elle dénote le lieu de résidence de celui qui l’écoute. Elle est marqueur social, certes, elle est divertissement (pour toutes classes confondues, assurément). Mais par qui, diable, est-elle considérée encore comme un art ? Dans les médias et pour la plupart des intellectuels, le mot « art » est devenu synonyme des seuls arts plastiques ; comme le mot « musique » est désormais ramené à la seule « musique rock ».

 

La gauche et la droite s’opposent, comme de coutume, sur le projet de cette Philharmonie de Paris. L’une le juge trop élitiste, l’autre y redoute la perte ce qu’elle considère son patrimoine historique. Que n’a-t-on pas entendu ? Madame Hidalgo, maire de Paris, a fait savoir que la grande salle de la Philharmonie (construite pourtant pour accueillir les grandes formations symphoniques) doit impérativement s’ouvrir aux « musiques urbaines » si elle veut bénéficier de sa subvention. Je lui proposerais volontiers les symphonies « Linz » ou « Prague » de Mozart, « Londres » de Haydn, Les pins de Rome de Respighi, Un Américain à Paris de Gershwin, San Francisco Polyphony de Ligeti et, dans la foulée, tant qu’à faire, ma propre Passacaille pour Tokyo ! Or la maire, elle, malheureusement ne plaisante pas. Subventionner un projet qui ne va toucher qu’une fraction de la population de sa ville, la plus aisée de surcroît, écornerait son image. Dans le camp adverse (sic !), on entend des propos tout aussi ahurissants, comme par exemple : « La musique classique est un art élitiste, et il en ira toujours ainsi. »[2] L’élite se résume-t-elle à un club dans lequel on ne peut être admis que si l’on habite les quartiers chics de la capitale ? Quel risque y a-t-il à laisser cette musique atteindre les populations n’appartenant pas à ce sacro-saint « entre-soi » ? La musique « classique » ne se confond-elle pas avec « cet obscur objet du désir » d’une classe sociale vieillissante qui ne veut pas comprendre que continuer à le garder jalousement ne ferait que le mener à sa perte ?

 

Pour la droite et la gauche, la musique ne semble avoir d’intérêt qu’en tant que symbole d’agroupement social. Elles s’entendent, ici aussi, comme larrons en foire. L’idée de briser ces clivages, cet ordre hérité plus que mérité, fait naître une peur ; cette peur, jamais avouée publiquement, de voir surgir une explosion sociale, latente, tapie dans l’ombre, mais toujours menaçante. Si le discours politique, au sujet de la musique, est truffé de démagogie, le discours plus général, celui des intellectuels et des sociologues, révèle un vide abyssal en matière de culture musicale. Il ne s’en trouve guère, parmi eux, pour se pencher de manière critique sur cette situation. Cela s’explique, toutefois. Ces gens-là peuvent difficilement s’inventer un rapport à la musique qu’ils n’ont pas. Ils manquent autant d’éducation en la matière que le gros de la population, l’enseignement musical ayant partout, en France, fait cruellement défaut.

 

Il y aura toujours des musiques destinées à satisfaire de grandes foules, et d’autres qui, à l’instar du théâtre ou de la littérature, nourriront des relations plus personnelles, voire intimes. Au nom de la paix sociale, il faudra toujours – c’est une évidence – toucher le plus grand nombre, entretenir ce qui déjà fait consensus, magnifier le présent (festif, si possible), et surtout l’organiser, le contrôler. Un signe des temps : Patrick Modiano, notre prix Nobel fraîchement émoulu, fut comparé sur France Culture au groupe Daft Punk ; non sur son parcours esthétique, bien sûr, mais sur sa valeur d’exportation ! Va-t-on se satisfaire de ce type de balivernes encore longtemps ? Ne devrait-on pas plutôt créer des passerelles qui permettraient aux habitants des quartiers populaires de découvrir un univers riche d’« œuvres musicales » qu’ils n’ont jamais eu l’occasion d’entendre ? À l’époque où l’internet offre l’accès libre à un savoir horizontal, ouvert, non hiérarchisé, pourquoi faudrait-il que la musique reste, elle, enfermée dans des cloisons étanches, figée dans une verticalité proprement pyramidale ?

 

Certains pays, comme la Finlande et le Venezuela, ont mis en œuvre des politiques musicales ambitieuses qui devraient nous servir de modèle. Ils ont su, eux, marier l’ambition artistique au souci social. Le programme El Sistema au Venezuela permet aux enfants des bidonvilles non seulement d’apprendre à jouer d’un instrument, et même de s’épanouir au sein d’un orchestre, mais aussi de trouver, à la sortie des répétitions et des concerts, quelque chose dans leurs assiettes. Ces politiques ont porté leurs fruits. Ce n’est pas un hasard si les deux derniers directeurs musicaux du prestigieux Los Angeles Philharmonic ont été un Finlandais et un Vénézuélien[3]. Il faut voir aussi les immenses orchestres de jeunes qui existent au Japon pour mesurer le fossé qui nous sépare de ces pays-là. Que l’on pense à Claudio Abbado, qui a fondé, il y a près de trente ans, l’Orchestre des jeunes Gustav Mahler, ou à Daniel Barenboïm qui, avec Edward Saïd, en 1999, a créé le West-Eastern Divan Orchestra, regroupant de jeunes instrumentistes israéliens et palestiniens. Ces musiciens-visionnaires ont prouvé que la pratique de la musique pouvait se hisser au-dessus de tout clivage générationnel, ethnique, culturel, politique. Et cela, qu’on se le dise, sans rien retrancher de l’ambition artistique. Mieux, ils ont d’emblée élevé ces orchestres au rang des plus grandes formations internationales, car ils savaient que les grandes œuvres musicales transcendent tous les contextes. Pas besoin de les qualifier d’universelles – L’Ode à la joie est toujours plus universelle chez nous que chez les Papous – pour comprendre que ces œuvres peuvent toucher les individus d’où qu’ils viennent, si toutefois on a su leur en parler.

 

Il ne s’agit pas de placer les musiques savantes au-dessus d’autres musiques, selon des échelles de valeurs conjecturales, mais de décider d’instaurer une éducation musicale digne de ce nom. Certes, les conservatoires de musique français regorgent de candidatures qu’ils n’arrivent même pas à satisfaire. S’agit-il là d’un regain d’intérêt pour l’étude de la musique ? Rien n’est moins sûr. Aux yeux de nombreux parents, faire pratiquer la musique à leurs enfants est une aide à leur réussite scolaire. Malgré l’absence de toute preuve scientifique en la matière, cela montre que la musique jouit en France, notamment auprès des classes sociales les plus aisées, d’un statut semblable à celui qu’avait jadis l’apprentissage du latin et du grec : langue morte qu’on délaisse une fois son rôle formateur accompli. On entend parler, sempiternellement, de la nécessité de dispenser un enseignement artistique dans les collèges et les lycées, mais la musique reste toujours sur les bas-côtés. À Strasbourg, la ville où j’habite, les salles de théâtre, au contraire des salles de concert, regorgent de lycéens. Pas de quoi s’étonner : les professeurs de français les y préparent en les faisant entrer dans les subtilités des textes de Molière ou de Beckett. Où est le professeur de musique ? Qui parle aux lycéens des grands textes musicaux d’hier et d’aujourd’hui ? Qui les leur met dans les oreilles ? Pourra-t-on un jour en France voir un élu initier dans sa ville, dans sa région ou dans son pays un programme d’éducation et de sensibilisation à la musique en tant qu’art ?

 

Le projet de la Philharmonie de Paris, mené par Laurent Bayle, veut relever ce défi. Il comporte des risques, certes, mais il est audacieux, et surtout visionnaire. Il vise à dépasser les cloisonnements qui contribuent au ravalement de la musique au rang d’une marchandise vouée à être remplacée, tôt ou tard, par une autre, voire à disparaître. La tâche est énorme. Et alors ! Si l’on ne dynamite pas ces clivages surannés, archaïques, on ne fera que conforter cette vision détestable selon laquelle les musiques ne sont que des objets de consommation pour des classes sociales bien répertoriées. Si à une vue conformiste (la musique savante comme patrimoine), la politique culturelle répond par une autre tout aussi conformiste, malgré les apparences (le hip-hop dans une salle philharmonique), si donc elle se contente d’organiser le divertissement du peuple, entretenant, encore et sans fin, les vieux clivages qui gangrènent notre société, alors, les yeux fermés, elle va droit dans le mur. Et le choc risque d’être rude. Le projet de la Philharmonie de Paris va bien plus loin que la construction d’une nouvelle salle de concert. L’ensemble de sa programmation vise à instituer la possibilité d’un « vivre ensemble » de la musique dans ses diversités, ses passerelles, dans son inscription dans la ville, sa volonté de briser enfin les enclos dans lesquels les différents publics ont été depuis trop longtemps parqués. Mais pour que ce projet réussisse, il doit être appuyé par une politique ambitieuse.

 

Mesdames et Messieurs, vous qui décidez, cessez de répondre à ce projet visionnaire par la frilosité, par le seul souci de rentabilité économique. Cette salle va coûter cher. Mais rassurez-vous. Si vous mettez en œuvre une véritable politique d’éducation musicale dans les écoles, les collèges et les lycées, cette salle va finir par porter ses fruits. Et, bien sûr, pas seulement des bénéfices financiers ! Ne pensez pas juste à gérer le présent. Regardez plus loin, par-delà l’horizon de vos mandats respectifs. Ouvrez les yeux sur ce qui existe à l’extérieur de vos frontières. Qu’un projet d’une telle ambition se mette enfin en marche chez nous, en France, il y a déjà de quoi être fier. Devriez-vous décider de ne pas prendre le risque de le soutenir, vous donneriez une bien curieuse idée de ce que pourtant vous aimez à appeler « l’exception culturelle française ».

 

La musique a été comme verrouillée dans des chambres sourdes et fortifiées. Alors, acceptez de faire sauter leurs verrous ! Arrêtez, enfin, de suivre les diktats de l’industrie culturelle ! C’est un défi que vous devriez avoir le courage de relever. Sinon, après vous le déluge.

 

 

Philippe Manoury, 30 octobre 2014.

 

 

 

[1] La haine de la musique, Calmann-Lévy, 1996.

[2] Cf. Le Monde du 13.06.2014 : « Pleyel est morte, vive la Philharmonie ! »

[3] Esa-Pekka Salonen a occupé ce poste entre 1992 et 2009, date à laquelle Gustavo Dudamel lui a succédé.

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