PIERRE BOULEZ EN PERSONNE

À 15 ans, les sonorités mystérieuses du début de « Tombeau » ont suffi pour me détacher du répertoire romantique. À 17 ans, j’avais tout écouté de lui, beaucoup lu aussi, et analysé. Pierre Boulez m’apparaissait comme une évidence ; pas seulement dans sa musique, mais aussi dans sa réflexion sur la musique. Je n’ai jamais été son élève ni pris le moindre cours avec lui. Mais pendant plus de trente ans j’ai parlé avec lui, confronté mes expériences avec les siennes. On a dit à tort qu’il imposait ses propres volontés musicales, alors qu’il n’avait de cesse de provoquer les autres à forger les leurs.

Tout jeune il se méfiait des maîtres, tout autant que, parvenu à la maturité, de la sagesse. Allergique au superflu, rétif à l’anecdote, il cherchait la logique dans le désordre et accueillait le hasard en poursuivant la rigueur. Comme Wagner et Debussy, il ne s’est pas laissé attirer par l’épure quand l’âge est venu.

Sa méfiance initiale vis-à-vis de la musique électronique l’a conduit à créer l’IRCAM, le plus grand centre au monde de création musicale avec les technologies informatiques. Il a fallu tout inventer, construire des machines, expérimenter, théoriser. Il a voulu la primauté du musicien sur la technologie. Il appelait de ses vœux une musique électronique en temps réel, finalement advenue grâce à son opiniâtreté et son acharnement.

Il s’est aventuré tellement loin dans l’art de la direction d’orchestre que certains en oublient qu’il est surtout compositeur. Ses positions théoriques dures des années 50 l’ont conduit vers une conception du temps libre et multiple en musique. La rigueur et l’écriture certes, mais aussi le geste, l’impulsion, la suspension, l’écoute. L’oral et l’écrit ne s’opposent pas chez lui, ils sont inséparables dans leurs spécificités respectives.

Il n’a jamais séparé sa pratique de la musique de ses attirances pour le théâtre, l’opéra, la littérature, la peinture. Rien de ce qui touche à la création artistique n’a pu le laisser indifférent. Seule l’agaçait la désinvolture.

Aujourd’hui encore, je ne vois aucun compositeur dont la musique serait le portrait à ce point fidèle de sa personne. Tel un félin, alternant détente et brusques coups de griffe, dès sa Première sonate pour piano, sans le vouloir, peut-être sans le savoir, Boulez s’est peint en composant.

 

Philippe Manoury

Strasbourg, février 2015

 

(Texte écrit à l’occasion des 90 ans de Pierre Boulez pour la Cité de la Musique à Paris)

Comments are closed.