A propos de Skala dans la Maison Louis XIV

A propos de Skala dans la Maison Louis XIV

 

Cette magnifique Maison Louis XIV conserve le souvenir des siècles passés. Le temps y est, sinon comme figé, du moins semble-t-il évoluer au ralenti. La musique que je propose d’y déployer n’a, elle, aucune mémoire ni ne projette aucune référence au passé. La confrontation de ces deux temporalités m’a semblé fructueuse. D’un côté, la perception d’une durée qui semble stagner, car les objets qui y sont plongés le sont dans une permanence immuable au fil des lentes circonvolutions de la mémoire, et de l’autre côté, l’impression d’une perpétuelle fuite en avant, sans aucune possibilité de retour en arrière.

 

Skala est une composition d’un type particulier. C’est une musique qui se déploie dans le temps, mais qui n’a ni début ni fin. C’est une sorte de ruban de Mœbius sonore. Elle peut se dérouler pendant plusieurs jours, pendant une année entière, voire pendant un temps illimité. Mais chaque moment ici est unique. Les sons et les formes musicales que vous allez entendre sont calculés au moment même où vous les entendez, et ce moment ne reviendra jamais à l’identique. Rien n’est enregistré, ni monté. Il s’agit véritablement d’une « musique en temps réel ». Ainsi Skala commence pour vous au moment où vous entrez et s’arrêtera quand vous sortirez.

 

En cela, Skala s’approche des arts visuels. Ce qui différencie ces derniers des arts sonores est surtout de nature temporelle. Pour les arts visuels, le regard est libre et maître de sa propre temporalité. Il voyage à sa guise d’un bord à l’autre du tableau, il s’arrête un temps à tel détail, puis passe à un autre. Peut-être revient-il au précédent ? Peut-être passe-t-il sans s’attarder au tableau suivant ? Peut-être même les yeux se ferment-ils ? Pour les arts sonores, rien de tout cela. Le temps et les détails sont imposés à l’auditeur. Ce dernier ne peut pas revenir en arrière (sauf s’il écoute une musique sur un support numérique…), il ne peut pas s’attarder non plus. Il ne peut changer l’ordre des choses, ni s’abstraire du son ambiant. Comme l’écrivait Pascal Quignard : « il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières »[1]. Le compositeur (et les interprètes) sont les maîtres du temps et cela pour une bonne raison : le temps est l’élément primordial de toute forme musicale.

 

Chaque moment de Skala est régi par un ensemble de règles de composition qui conditionnent un incessant flux de données aléatoires. Ces règles vont se modifier au cours du temps, donnant à la musique des aspects changeants et variés suivant les moments de la journée. Le temps que vous allez vivre sera colorié par des formes musicales en évolution mais dont les principes resteront stables pendant quelques instants. À un moment, vous pourrez entendre une musique plutôt grave, faite de points épars et lents, à un autre, des flux sonores tournoyant à une grande vitesse ; à un autre encore, des évolutions calmes et douces se mouvant lentement dans l’espace, etc. Vous percevrez sans doute ces changements d’état si vous restez quelques temps dans ce lieu.

 

Composer implique des prises de décision pour chaque instant. Ces décisions sont les conséquences de toute une chaîne de situations se déployant entre deux extrêmes : des règles de composition prédéterminées à l’intuition la plus spontanée. Pour Skala, il m’aurait été impossible de prendre toutes les décisions qui d’habitude s’imposent à moi quand je compose, car pour cela il aurait fallu que je sois présent et que j’agisse tous les jours, c’est-à-dire en tout pendant plus d’une centaine d’heures. Une machine peut très bien faire cela. Mais les machines ne possèdent aucune intuition, aucune intelligence. Alors qui compose ? Ce n’est certes pas la machine toute seule, car les règles et les contraintes qu’elle utilise ne sortent pas de nulle part. C’est bien moi qui les ai choisies, testées, travaillées, développées, modifiées, jusqu’à ce qu’elles fassent naître la musique que je veux entendre. Il s’agit donc d’une musique « algorithmique » dans laquelle les événements sont calculés et déclenchés par un processeur de calcul, mais qui obéit néanmoins à des choix artistiques humains.

 

Une même musique va provenir des haut-parleurs répartis dans les différents espaces de cette maison, mais elle se déploiera de façon légèrement différente suivant leurs propres configurations géographiques. Je peux comparer Skala à l’incertitude météorologique. Vous êtes au milieu d’un orage et vous sentez que des éclairs et la foudre vont se manifester. Mais vous ne savez pas où ni quand. C’est dans ce « climat » que les sons vont se manifester dans Skala.

 

 

Philippe Manoury

Strasbourg, 12 juillet 2021

[1]La haine de la musique. 1996 Editions Calmann-Lévy. Dans cet essai, Pascal Quignard écrit aussi  « Ouïe et obéissance sont liées ».

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