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Sur Veränderungen (… deuxième sonate…)

Tuesday, November 18th, 2008

 

 

 

 

 

Veränderungen est une commande du Musée du Louvre, écrite pour une série de manifestations consacrées aux « Variations Diabelli » de Beethoven. Le titre « Veränderungen » se réfère directement à celui que Beethoven inscrivit en tête de sa partition lors de sa première édition. Car si ce monumental cycle pour piano est connu sous le nom de « Variations Diabelli », Beethoven lui donna celui de « Drei-und-dressig Veränderungen über ein Walz von Anton Diabelli, opus 120 ». Sans doute conscient du pas gigantesque qu’il venait de franchir dans cette forme de composition, fidèle aussi à sa volonté d’exprimer ses indications musicales dans sa propre langue et non plus dans l’Italien de convention, et peut-être aussi voulant se démarquer nettement des petites piécettes qui devaient être composées sur ce même thème, Beethoven décida de ne pas les appeler « variations », mais « Veränderungen » qui signifie « transformations » ou « modifications ». Mais le commun des mortels, toujours prompt à la classification et aux rangements d’étagères, en faisant la sourde oreille à cette nuance, a continué (et continue toujours) à lui donner une magistrale leçon de surdité !

En me confrontant aux « Diabelli » de Beethoven, mon intention n’était bien sûr pas de reprendre ce qui fait la géniale singularité de cette œuvre, quand bien même on pourrait la définir. Certes, à l’analyse, on peut suivre l’incroyable pensée déductive qui l’a amenée à imaginer tant de formes d’expressions, de caractères, de complexité structurelle, de richesses harmoniques et polyphoniques à partir d’une simple petite valse. Beethoven annonce tout à la fois Chopin, Schumann, Brahms, Liszt, Wagner, et même Schœnberg et Webern dans ses « Diabelli ». Toutes ces catégories sont cependant chargées d’un poids historique tel qu’elles ne sont d’aucune utilité pour la création, à moins de tomber dans une posture post-moderne, ce que je me suis toujours refusé à adopter. Il ne faut donc pas s’attendre à y trouver beaucoup de citations, et si citations il y a, elles apparaissent plus comme des fantômes qui viennent visiter l’œuvre que comme des figures identifiables en tant que telles. Ce n’est pas du langage Beethovenien dont je me suis servi mais plutôt de ses gestes : un profil rythmique particulier, une conception temporelle, une répartition des voix, un caractère, une obstination. Les « Diabelli » seront en quelques sortes en filigrane derrière l’œuvre, elles sont un paysage qui se trouve en arrière-plan. Si les « Diabelli » ont bel et bien été à l’origine de la plupart des moments de cette œuvre, j’ai cherché à en atténuer leurs présences et, suivant en cela le précepte de Beethoven, leur faire subir de profondes « transformations » plutôt que des « variations ».

Voici quelques exemples sonores dans lesquels on peut écouter les relation entre Veränderungen et les Drei-und-dressig Veränderungen über ein Walz von Anton Diabelli de Beethoven :

Le thème: Une rosalie qui “lance” le thème :

Une rosalie qui le “bloque” :

Veränderungen I : Une marche prémonitoire des Meistersinger de Wagner :

le souvenir d’un geste appuyé et rétracté :

Veränderungen III : Une curieuse formule qui tourne sur elle-même :

et ses fantômes nocturnes:

Veränderungen V : Le squelette de la rosalie, comme une insistance :

ou comme un obsession :

Veränderungen VIII : Une formule dont Brahms se souviendra :

sous des arpèges montants, une mélodie descend :

Veränderungen XII : Un perpetuum mobile d’accords serrés :

dont le tempo, ici, vascille :

Veränderungen XIII : Poids, tensions, silences :

et résonnances :

Veränderungen XX : Musique méditative :

Méditation sur la méditation :

Veränderungen XXIII : Une masse d’où naît un troubillon :

Une masse d’où s’échappe une répétition :

Veränderungen XXVIII : Les miroirs obstinés :

obstinés et déformés :

Veränderungen XXXI : Adagio nocturne… où tout semble s’accélérer

des valeurs brèves dans une très grande lenteur :

Veränderungen XXXII : La fugue magistrale :

dont il reste le souvenir d’une répétition :

Veränderungen XXXII : L’incroyable modulation :

Sonorités figées dans un espace vide :

Veränderungen XXXIII : L’hommage à Haydn :

Les arabesques qui parcourrent toute l’œuvre :

Philippe Manoury

San Diego, le 17 novembre 2009

Les exemples sonores sont joués par Jean-François Heisser :

– Livre-disque avec le texte de Michel Butor “Dialogue avec 33 variations de Ludwig van Beethoven sur une valse de Diabelli” (Édition naïve ACTES SUD N° d’éditeur: 4290)

– Enregistrement de la création mondiale de Veränderungen à l’auditorium du Musée du Louvre à Paris, le 7 mars 2007.

Vidéo de Veränderungen interprété par William Fried

Parsifal : entre passé et avenir. (1997)

Monday, November 10th, 2008

Lorsqu’on entend le début de Parsifal, on est immédiatement frappé par l’aspect incroyablement plastique de cette musique. Une phrase, donnée aux violoncelles doublée aux bois graves accomplit un mouvement ascendant et descendant. Une sorte de récitatif évoquant le lointain souvenir des anciennes monodies grégoriennes. 1. Une musique se rappelant le temps ou n’existaient ni l’harmonie ni la polyphonie. Ce qui est ici exposé dans la plus parfaite simplicité va être maintenant transfiguré dans texture orchestrale qui reproduira ce mouvement montant et descendant jusqu’aux extrêmes limites de l’orchestre. Ici, tout le son orchestral, d’une extraordinaire limplidité, tel un spectre se déployant du grave vers l’aigu puis retournant vers le grave, reproduit le mouvement général de la monodie initiale. Wagner préfigure les couleurs et les formes que l’on retrouvera plus tard chez Debussy et jusque dans certaines oeuvres de notre époque : la conception d’un son total dans lequel les différents instruments sont tellement fusionnés qu’il est parfois impossible de les distinguer les uns des autres. Ce passage, entre autres, donne un parfait exemple de la place dans laquelle se situe Parsifal : entre passé et avenir.

 

Wagner laisse entendre que, pour lui, passé et avenir sont les termes d’une équation à deux inconnues. Si l’avenir est une inconnue par définition, dont Wagner cependant entends en tracer la voie, le passé dont il est question ici est tellement éloigné de son époque qu’il ne peut être que mythique. C’est presque un “hors-temps”. Ce refus d’appartenir à une généalogie continue a, chez lui, des racines très profondes dans sa propre histoire. Les héros sans ascendant peuplent ses livrets d’opéra. Parsifal en est un, auquel Kundry apportera bien des informations sur sa propre enfance. Le parallèle avec la propre histoire de sa vie a souvent été relevé surtout en ce qui concerne la véritable identité de son père qui laisse planer un doute sur sa possible judéité. Mais, au delà de cette question, cette attitude est de celles que l’on rencontre souvent chez les créateurs visionnaires. Le présent et le passé récent sont souvent vécus comme des obstacles à la création de la nouveauté et le recours à une tradition mythique pour créer du nouveau se constate dans bien des cas. Le Sacre du Printemps, entre autres, en est un exemple connu et l’usage que fera Debussy des modes grecs anciens, en regard duquel, on le verra, Parsifal est un modèle, est là aussi pour en apporter la preuve. Il y a là une espérance que le “très ancien” et le “très nouveau” soient perçus un peu de la même façon, car si nous n’avons aucune référence pour le second, nous n’en avons guère plus pour le premier. Mais la nature de nos actes trahissent plus véritablement notre personnalité que nos volontés. Les actes de Wagner, en l’occurrence, ne le font pas échapper à cette règle. Ils nuancent substantiellement la propre image qu’il aurait aimé donné de lui. A bien des égards, c’est en homme de son temps que Wagner s’exprime, et il est probablement plus apte à définir l’avenir qu’à faire revivre le passé.

 

En parlant d’un temps mythique Wagner ne fait que mettre un masque avec lequel il travestit la réalité de son propre temps. Comment, d’ailleurs, pourrait-il en être autrement ? Les connaissances du médiévisme sont, certes, plus complètes aujourd’hui qu’au XIXème siècle, mais Wagner ne fait pas oeuvre d’historien mais d’artiste. Son médiévisme est, bien entendu, imaginaire et non réel, et son rapport à cette période pose une quantité de questions. C’est là, surtout, que la différence entre le Wagner poète et le Wagner musicien creuse un abîme. Sa vision théâtrale est celle d’un bourgeois cultivé du XIXème siècle et ne va guère plus loin que celle de certains cinéastes d’Hollywood qui ont voulu montré de l’Antiquité. Une vision “folklorique” des valeurs qu’on imagine être celles de ce temps-là. Sa vision musicale, au contraire, opère un immense mouvement basé sur une réflexion, confondante d’imagination, sur les éléments de son propre langage.

 

D’un point de vue théâtral se côtoient une foule d’éléments aussi anachroniques les uns que les autres. D’un côté, une période mythique, des valeurs chevaleresques, le calice contenant la quintessence de la civilisation chrétienne, la magie, l’ésotérisme. Tout cela, bien sûr, est prélevé directement du Perceval  de Chrétien de Troyes que Wagner connut dans la traduction allemand de Wolfram von Eschenbach. De l’autre, une imagerie “typiquement XIXème siècle” avec des filles-fleurs évoquant une sorte de vieille carte postale “très kitsch”, tentant de séduire le “fol” Parsifal sur un rythme de valse. 2. Un monde de l’innocence, dans lequel s’incarne un héros naïf qui ne connaît pas ses origines, ni ne comprends celui dans lequel il est plongé, mais qui finira par triompher en rédempteur d’un monde des ténèbres incarné par le fourbe Klingsor et par une Kundry fréquemment en état de démence. Un cygne déjà entrevu dans Lohengrin (le fils de Parsifal en fait). Un hymne très panthéiste aux beautés de la nature. Bref, toute une typologie de caractères et de situations dans une histoire dont, le moins que l’on puisse dire, est qu’elle contient pas d’unité stylistique évidente. Il fallait bien tout le génie musical de Wagner pour donner une cohérence à tout cela.

 

L’anachronisme des situations dramatiques n’est cependant pas sans influences sur le comportement musical. Et c’est ici qu’intervient une des choses les plus troublantes de cette oeuvre : l’intégration d’une grande diversité des contextes musicaux (j’ai déjà invoqué le chant grégorien et Debussy, mais Palestrina, Beethoven, ainsi que Strauss 3 et Schoenberg peuvent également l’être) se produit dans une continuité stylistique d’une cohérence et d’une unité extraordinaire. C’est évidemment le vieux dilemme de la variété et de l’unité qui se fait jour mais d’une façon très particulière ici. La manière dont fonctionne le langage de Wagner ne varie pas, mais ce sont les éléments de ce langage qui prennent des fonctions différentes suivant les cas. Le choix d’un modèle d’écriture est, bien évidemment, soumis à la contrainte dramatique et les nombreux contextes harmoniques, pouvant aller de la modalité pré-tonale jusqu’à une préfiguration de ce que sera la fin de l’harmonie avec Schoenberg, ont des corrélations précises avec les situations mises en place par le livret.

 

Modalité et diatonisme

 

Tout ce qui est lié au caractère cérémonial, au Graal, à l’époque chevaleresque, aux scènes lentes et hiératiques, est symbolisé par un style, à première vue, archaïque, dans lequel apparaissent les choeurs, tantôt à l’unisson comme dans la musique grégorienne, tantôt chantant à quatre voix. L’harmonie semble fréquemment faire référence à des tournures “archaïsantes” mais il s’agit ici plus d’un pastiche que d’une réutilisation des méthodes d’écritures qui étaient celles du passé: une sorte “restauration” comme lorsqu’en peinture on utilise des techniques récentes pour redonner à un tableau une apparence proche de celle qu’on imagine être l’originale. Ce procédé stylistique a été déjà d’ailleurs relevé à propos des Maîtres Chanteurs , par Adorno en particulier, avec l’utilisation d’éléments contrapuntiques de l’époque baroque. Le même anachronisme se faisait jour aussi dans cet opéra mélangeant “époque médiévale” et “style baroque” tout comme Strauss introduira une valse dans le XVIIIème siècle du Rosenkavalier. Dans Parsifal il s’agirait plutôt d’une restauration d’éléments stylistiques appartenant plus au Moyen-Âge et à la Renaissance qu’à l’époque baroque. Les choeurs à l’unisson renvoient immédiatement à la musique médiévale d’avant la polyphonie. L’aspect modal, le diatonisme, les techniques de renversement mélodique, les procédés canoniques, la grande régularité rythmique très fréquemment à l’intérieur de mesures lentes à 6 temps (dans le motif de la Foi), peuvent évoquer une sorte de Palestrina dans un contrepoint qui n’en est cependant pas un. Pas plus que dans les Maîtres Chanteurs, Wagner ne prend “au pied de la lettre” le style musical de référence. Il s’agit plutôt de donner l’illusion d’un style que d’en respecter les règles et les contraintes. N’en serait-ce que pour preuve le maintien de la hiérarchisation des voix à l’intérieur des mouvements mélodiques. Wagner ne compose pas une vraie polyphonie dans laquelle chaque voix possède la même importance, ce qu’il a fait cependant dans la fugue du second acte des Maîtres Chanteurs, mais travestit ses progressions harmoniques avec des éléments ayant l’apparence de la polyphonie. Lorsqu’il lui arrive de composer polyphoniquement, ce qu’il fait dans les canons vocaux sur le motif de la Foi au premier acte, l’écriture à quatre parties n’est en fait qu’un leurre. D’abord il s’agit de quatre parties aiguës (les voix d’enfants) qui ne reproduisent en aucun cas la tessiture réelle d’un choeur mixte, et surtout parce que les superpositions polyphoniques rigoureuses n’excèdent pas deux voix, généralement les voix extrêmes, les parties internes fonctionnant plus “harmoniquement” que “polyphoniquement”. L’écriture serait ici plus proche de celle d’un choral que d’une véritable polyphonie. Mais c’est justement cette fidélité à des conceptions d’écriture, sommes toutes basées sur la très classique conduite des voix à quatre parties, qui donne à ces différents emprunts une unité rendant possible le fait de naviguer entre diatonisme et chromatisme, tout en faisant preuve d’une extrême audace dans certains enchaînements harmoniques, sans rupture stylistique.

 

L’élément modal, dans Parsifal, n’est finalement pas tellement éloigné de celui que l’on peut rencontrer chez Debussy. Faire le rapprochement entre La Cathédrale engloutie et les cloches Montsalvat peut sembler incongru mais, si l’on fait exception du chromatisme, on y trouve le même rapport aux tons éloignés, la même absence de “note sensible”, le même écho de sonorités graves. A ceux qui trouveraient cette comparaison hasardeuse, je ne saurai trop leur conseiller de jouer Parsifal au piano. La ressemblance de sonorité y est parfois troublante et il n’est pas interdit de penser que Debussy, qui était connu pour ses talents de réducteurs des opéras de Wagner au piano, ne s’en soit pas souvenu lorsqu’il a composé ce prélude. Debussy, on le sait, nourrissait une ferveur particulière pour Parsifal. Certes, c’est à cet opéra plus qu’à tout autre, qu’il devait penser lorsqu’il reprochait à Wagner de vouloir faire de la symphonie dans le drame, mais les retombées de Parsifal sur Debussy sont très nombreuses. Comment ne pas penser à sa conception des récitatifs, écrits sur une texture orchestrale très étirée, dans un temps suspendu, lorsqu’on entends les passages de Gurnemanz au début du premier et du troisième acte ? La marche lente vers le sanctuaire du Graal par laquelle commence la grande cérémonie du premier acte est implicitement citée dans l’interlude sur le motif de Golaud entre les deux premières scènes de Pélléas.  Le choix du diatonisme également. Chez Debussy le diatonisme est évidemment directement issu du piano : les touches blanches dans Pour le piano, La  Cathédrale engloutie ou En blanc et noir. Chez Wagner ne le serait-il pas également ? Les passages ou le diatonique s’exprime le plus clairement dans Parsifal (toujours dans la cérémonie du premier acte) sont bien tous en “do majeur” ! Wagner composait souvent au piano, cela ne fait pas de doute. Les Sirènes des trois Nocturnes pour orchestre ne sont pas très éloignées des filles-fleurs par certaines arabesques mélodiques mais surtout comment ne pas faire le rapprochement entre certaines conceptions formelles. Le prélude de Parsifal, en l’occurrence, est d’une absolue modernité de ce point de vue. La musique se dévoile en présentant successivement les motifs de la Cène, du Graal, de la Foi et de l’accablement en grands panneaux, sans transitions et dans des instrumentations totalement indépendantes. C’est un procédé, là aussi, dont se souviendra Debussy lorsqu’il composera le premier mouvement de La Mer.

 

La référence panthéiste à Beethoven.

 

Beethoven était probablement le seul compositeur en lequel Wagner pouvait admettre d’être le produit d’une descendance. Il avait acomplit, dans la symphonie, ce qu’il faisait désormais, lui, dans l’opéra. On connaît les sarcasmes qu’il réservait à son contemporain Brahms lui reprochant de ne pas avoir su briser le cadre symphonique et, à la fin de sa vie, Wagner pensait à une symphonie d’un genre nouveau. A cette époque, Wagner étudiait fréquemment les dernières oeuvres de Beethoven, en particulier les dernies quatuors à cordes. L’influence de ses lectures musicales est déjà visible dans le Crépuscule des Dieux avec le voyage de Siegfried sur le Rhin. Elle se retrouve ici en plusieurs endroits mais c’est surtout dans le moment de l’enchantement du Vendredi-Saint pendant lequel Parsifal rend grâce à la nature qu’elle est la plus perceptible. Le thème du Printemps qui parcours tout ce passage pourrait presque être un thème de Beethoven avec son apparente simplicité autour de cinq ou six notes conjointes comme l’était déjà celui de L’Ode à la joie. Le caractère “pastoral” et “panthéiste” enfin, fait que Beethoven ait été choisit ici comme référence. Mais le Wagner dramaturge n’en reste pas là. Le mouvement symphonique “beethovenien” s’interrompt à plusieurs reprises. L’affirmation tonale prévaut lorsque la nature est “chantée” mais se rompt lorsque Gurnemanz est en proie au tourment. Le langage se fait alors chromatique, des trémolos “dramatiques” interviennent, le rythme calme et régulier se brise, la thématique se modifie. Le retour périodique du motif du Printemps apparaît alors comme un retour à la stabilité et, dans ces moments, l’orchestre de Wagner semble faire écho à celui du mouvement lent de la IXème Symphonie.

 

Les accords vagabonds.

 

Le chromatisme est utilisé dans les passages les plus troubles comme, par exemple, ceux dans lesquels Kundry sera présente, ou lorsqu’il s’agira de présenter des situations ou le personnage est psychologiquement déchiré. Le chromatisme comme élément déstabilisateur de l’harmonie l’est à tous les sens du terme. Ce n’est là rien de bien nouveau car toute la musique de Wagner est en fait basée sur ce procédé, Tristan en est l’exemple le plus célèbre. Cependant, Wagner pousse le dérèglement des fonctions harmoniques plus loin qu’il ne l’avait fait dans Tristan . C’est dans cette conception d'”accords vagabonds” orientant le discours dans des régions tonales ambiguës que Schoenberg trouvera la voie qui le mènera ou l’on sait. A ce titre, le prélude du troisième acte est étonnamment prémonitoire de ce que seront l’harmonie dans La nuit transfigurée ou dans le premier quatuor du compositeur autrichien. Schoenberg, certes, mais Gustav Mahler et Richard Stauss se souviendront aussi de cet Adagio pour cordes. Et là encore, on perçoit une profonde adéquation entre les éléments musicaux et ce qu’ils sont censés représenter dans l’opéra. C’est la détresse puis l’errance de Parsifal qui sont symbolisées par ces harmonies incertaines. L’errance est évidemment aussi “harmonique”. L’incertitude entretenue des fonctions tonales n’a pas d’autre but que de souligner celle qui habite les protagonistes du drame à ce moment là.

 

L’opéra et le temple.

 

Parsifal, on le sait, était conçu par Wagner comme une cérémonie qui ne devait s’officier que dans un seul temple : celui que Louis II de Bavière avait permit d’ériger à Bayreuth. 4 Cette intransigeance a, heureusement disparue. Il est salutaire de trahir certains testaments. Cependant, au delà de cette étroitesse de vue qui consiste à produire le rite loin de toute contamination et pour un public “initié”, il y a dans cette volonté de Wagner quelque chose de plus profond et de plus musical. L’acoustique du Festspielhaus, avec sa fosse enfouie en profondeur sous la scène (l’abîme mystique !), a ceci de particulier que le son qui s’en dégage ne permet pas de distinguer avec clarté l’emplacement géographique des instruments dans l’orchestre. C’est un son carrément monophonique qui en sort. L’examen de la partition orchestrale révèle une réelle volonté de fusion dans les timbres instrumentaux. Le Prélude, je l’ai dit au début, en est un des exemples le plus révélateur. Les complexes de timbres créés par Wagner par les fréquentes doublures n’ont pas d’autre but que de rendre ambiguës la perception d’un instrument quelconque. Ce procédé sera d’ailleurs fortement utilisé par Schoenberg, principalement dans la deuxième des 5 pièces opus 16 dans laquelle les mélodies se modifient constamment en couleurs par les fréquents changements de l’instrumentation. La klangfarbenmelodie n’est pas loin. La conception orchestrale du son total dans Parsifal trouve un complément remarquable dans la conception architecturale du Festspielhaus : ce qui est mélangé par l’orchestration l’est aussi par l’absence de repères géographiques. Ce serait le seul point intéressant dans cette volonté de conserver cette oeuvre uniquement dans ce lieu car l’aspect religieux, le choix du temple, l’idéologie et la morale qui sous-tendent cette oeuvre sont, à bien des égards sujets à caution. D’autres l’ont dit, et de plus grands que moi. Tout cela, je le sais. Mais lorsqu’on entend le début de Parsifal

 

 

                                                   Philippe Manoury

                                                   Paris, Juin 1997.

 

 

 

  1. Ce motif a été déjà utilisé par Mendelssohn dans sa Symphonie Réformation ce qui a été reproché à Wagner. Il s’agit, en fait, d’une mélodie religieuse connue sous le nom de l’Amen de Dresde que Wagner pensait d’ailleurs être beaucoup plus ancienne qu’elle ne l’est en réalité.
  2. Ce procédé a été utilisé au moins deux fois chez Wagner. Les jeux des filles du Rhin avec Albérich dansL’or du Rhin et surtout avec Siegfried dans Le crépuscule des Dieux présentaient également cette confrontation d’éléments séducteurs féminins se jouant, en groupe, d’un mâle fort peu “dégrossi”, sont autant d’esquisses diverses sur un même motif. La comparaison entre cette dernière scène et celle des filles-fleurs dans Parsifal est d’ailleurs riche d’enseignements. On y retrouve les mêmes rapports vocaux, les mêmes façons d’opposer les timbres et les tempi suivant que ce soient les voix des jeunes femmes ou celle du ténor qui interviennent, les mêmes tournures “enjolivées” des éléments mélodiques “séducteurs”.
  3. Les parallèles entre les opéras de Wagner et ceux de Strauss sont nombreux. Parsifal, en l’occurence, est très présent dans La femme sans ombre non seulement au niveau de l’ésotérisme et de la magie, mais aussi dans le recours à des formules musicales identiques, telles que les marches lentes et hiératiques. Le personnage de la nourrice renvoie à celui de Kundrys par sa tessiture étirée et tendue et par son côté de “femme négative” proche du démon que l’on retrouvera aussi dans les personnages de Salomé et d’Élektra. Strauss, se souviendra aussi de Parsifal dans la scène finale du premier acte du Chevalier à la rose dans laquelle Octavian et la Maréchale se font des confidences sur une musique principalement tissée autour des cordes rappellant, par bien des aspects, la “berceuse” que chante Kundry à Parsifal dans le second acte.
  4. Louis II accorda une exclusivité de trente ans pour cet ouvrage à Bayreuth. Il était d’ailleurs, la seule personne au monde a pouvoir transgresser cette règle, ce qu’il fit en 1884 à Munich “pour son propre plaisir”. Cosima fit un procès au Met de New-York qui osa produire le drame sacré en 1903. Un chanteur sera d’ailleurs “interdit de séjour” dans le Festspielhaus pour avoir osé y chanté le rôle. Elle perdit le procès mais continua à mener le combat de l’exclusivité jusqu’au début de la première guerre mondiale. Certaines reliques ont encore perdurées plus longtemps telles que celles de l’interdiction d’applaudir à la fin des actes. “Singerie inconsciente du sacré” disait Stravinsky.

Stockhausen au-delà … (2007)

Thursday, October 23rd, 2008

Karlheinz Stockhausen disparu, c’est le XXe siècle qui s’éloigne de nous. Sa puissance créatrice, son utopie donquichottesque, son pragmatisme professionnel, son aptitude à l’autopromotion, son esprit visionnaire et son intransigeance souvent provocatrice, font de lui une figure hors du commun, mais ne manquent pas non plus de nous poser quelques questions. Si toute sa personnalité semblait tendre vers la conquête d’un au-delà, il me semble pertinent aujourd’hui de scruter comment, « au-delà » de cette personnalité, émerge cette œuvre riche, diverse, mais parfois déroutante. Certes, on pourra objecter que l’œuvre et l’homme ne faisaient qu’un, et l’on aura partiellement raison (comme toujours). Mais l’attrait pour ce personnage fascinant, pour ceux qui l’ont connu, a eu tendance à masquer une œuvre, certes inégale, mais qui restera l’une des plus fortes de l’histoire de la musique du XXe siècle. Et ce, quoi que puissent en penser nos toujours si farouches contempteurs de la modernité. Afin de dresser rapidement un portrait de l’artiste, on rappellera simplement ceci.

Une famille de souche paysanne. Une enfance marquée cruellement par la guerre : mère internée en 1932 puis assassinée en 1941, victime de la politique nazie d’euthanasie des handicapés mentaux, père engagé volontaire dans la Wehrmacht et disparu sur le front de l’Est en 1945. Engagé comme brancardier à 16 ans en 1944, pianiste de bar, travail en usine, petits boulots pour gagner sa vie parallèlement à des études brillantes à l’université de Cologne. En 1951, aux cours de Darmstadt, il fait la rencontre du compositeur belge Karel Goeyvaerts, qui semble avoir exercé une forte influence théorique sur lui, mais dont le nom n’est curieusement jamais mentionné. Il passe une année dans la classe d’Olivier Messiaen au Conservatoire de Paris qui reconnaît en lui « un génie », selon ses propres termes. Il y fait la connaissance de Pierre Boulez qui deviendra bientôt son alter ego en France. Stockhausen fait aussi un bref séjour au Studio d’Essai de Pierre Schaeffer avec lequel il rentrera très vite en conflit. Il y réalise une étude électronique dite « aux 1000 collants » puis part travailler au studio de musique électronique de Cologne. Très rapidement, il se fait remarquer comme l’un des compositeurs les plus remarquables de toute sa génération et, en l’espace de cinq ans, ce jeune orphelin de guerre devient un compositeur de tout premier ordre en Europe et bientôt dans le monde.

Il s’établit près de Cologne, et participe à toute l’aventure musicale de l’après-guerre : le sérialisme, la musique électronique, la musique aléatoire, les œuvres spatialisées. Il enseigne, constitue son propre groupe de musiciens (à l’image des groupes pops), compose des œuvres dont les dimensions échappent peu à peu aux dimensions habituelles des concerts. On le décrit volontiers comme une sorte de gourou, visionnaire, autoritaire et mégalomane. Les anecdotes pleuvent sur son compte car il n’évite pas les déclarations provocatrices. Un exemple : c’est un grand éclat de rire que lui envoient les jeunes musiciens du Conservatoire de Paris qu’il vient diriger dans les années 70 : il leur avait interdit de jouer tout autre musique que la sienne pendant toute la semaine que duraient les répétitions. Plus récemment, il provoque un tollé en affirmant que les attentats du 11 septembre constituent la plus grande œuvre d’art jamais réalisée avant d’affirmer qu’il s’agit du chef-d’œuvre de Lucifer, donc du Mal, qu’il ne cautionne pas. Il est profondément catholique, ouvertement polygame, et ne cache pas ses attirances pour les croyances mystiques, les philosophies orientales et même les extra-terrestres. Celui qui, dans une interview faite au cours des années 60, déclarait que, « s’étant retrouvé seul sur terre à la fin de la guerre, il décida de faire tout ce qu’il voudrait sans jamais demander son avis à qui que ce fût » 1 a, de ce point de vue, admirablement organisé son destin.

Il publie, régulièrement depuis les années 50, ds nouveaux tomes de ses Textes dont chacun surpasse le précédent en nombre de pages plus qu’en réflexions esthétiques et théoriques, le plus souvent supplantées par des anecdotes mêlant graphiques, plannings de répétitions et nombreuses photos de famille. Il crée chez lui sa propre édition de disques et de partitions (ayant rompu avec Universal Edition et Deutsch Gramophone), sa propre fondation et sa propre académie d’été pour favoriser la diffusion de ses œuvres. Stockhausen ne laissait jamais rien au hasard et voulait tout contrôler. Ses exigences étaient redoutées et difficilement négociables. De la hauteur précise des podiums sur scène, jusqu’aux horaires des répétitions, en passant par les types de microphones et d’éclairage, tout est consigné dans les partitions. Il aurait souhaité construire sept auditoriums dans sa propriété pour y faire jouer chacun de ses opéras. Pour toutes ces raisons, on l’a souvent comparé (hâtivement, bien sûr) à Wagner. Nous y reviendrons. Au fur et à mesure que son âge avance, il travaille de plus en plus « en famille ». Ses deux compagnes, ses enfants, forment, avec quelques musiciens privilégiés, ses principaux interprètes. Il peut faire penser également au cinéaste Stanley Kubrick avec lequel il partageait cette même obsession du contrôle maniaque et absolu du devenir de ses œuvres, et dont les productions étaient également gérées par sa famille proche. Ce faisant, Stockhausen demeure de plus en plus isolé des institutions musicales. Ses œuvres ne peuvent s’insérer facilement dans le cadre des concerts. Il considère les orchestres comme des institutions dépassées, exige un nombre mirobolant de répétitions, demande à ses solistes de jouer par cœur des œuvres de longues durées, et son unique quatuor à cordes ne nécessite rien de moins que quatre hélicoptères !  Adulé parfois comme une pop star, il évolue dans un monde parallèle qu’il a créé de toutes pièces et dont il assure le contrôle avec une énergie et une rigueur sans faille. Quelles que soient les difficultés, il maintient cette position farouchement indépendante que l’on peut résumer en une seule phrase : il veut constituer, à lui seul, une tradition musicale à part entière. Stockhausen prétendait élaborer une œuvre totale dans laquelle sons, couleurs, chiffres, signes du zodiaque, gestes, configurations stellaires, saisons, jours, heures, minutes, et même plus récemment, odeurs, étaient organisées selon des procédures très formalisées afin de participer du grand TOUT. Ses œuvres, mêlant l’intuition la plus extrême, parfois la plus fine, et la rigueur, parfois la plus folle, ont évoluées peu à peu vers un étrange théâtre, qui n’est cependant pas du meilleurs « goût ». Que l’on adhère ou non à cette conception de l’art, il faut reconnaître que Stockhausen a tout entrepris avec un professionnalisme hors pair.

Depuis quelques années, lorsque le terme de « musiques électroniques » s’est vu désigner exclusivement certaines nouvelles formes de musique populaire, tout une génération de DJs, mixeurs se sont déclarés ses fils ou petit-fils. L’intéressé n’a pas boudé son plaisir, tout comme autrefois, lorsqu’il s’enorgueillit de voir figurer sa photo sur la couverture d’un disque des Beatles. Il n’a pas pour autant lâché une triple croche en faveur de leurs styles musicaux et sa coquetterie s’est limitée à récolter les faveurs populaires sans jamais tenter ni rapprochements, ni fusions, ni « métissages » stylistiques. Bien évidemment, c’est cette position de précurseur des « nouvelles (!) musiques électroniques » que la critique s’est récemment plu à mettre en valeur au moment de la disparition de celui qu’elle nomma le plus souvent :  « inventeur de la musique aléatoire » sans jamais esquisser la moindre définition de ce que ce terme pourrait signifier. À chacun d’imaginer. Fin de portrait.

Qui se cache donc derrière ces multiples facettes ? Que nous livre cette œuvre, au-delà du mauvais théâtre, de sa cohorte d’anges, des rituels personnels, de la mythologie de pacotille ? Il faut prendre la peine de l’explorer dans sa continuité.

 

Première période : du pointillisme à la Gruppen-Form.

Dans les années 50, Stockhausen fût, avec Boulez, le compositeur de la « tabula rasa ». La découverte de l’œuvre radicale d’Anton Webern sert de modèle. L’un et l’autre inventent l’idée de la série généralisée en partant d’une petite étude pour piano de leur maître Messiaen. Boulez compose son premier livre de Structures pour deux pianos, et Stockhausen son Kreuzspiel. Il faut ici rappeler que les cours de Darmstadt qui furent le lieu de naissance de ce que l’on a appelé la « série généralisée » ont été très brefs, tout comme le nombre d’œuvres créées avec cette technique. Pour rétablir une fois pour toutes la vérité historique, l’un comme l’autre ont abandonné très vite cette méthode trop contraignante. Il ne sert donc à rien de se gausser d’un terme – comme on le fait souvent – qui n’aura eu qu’une durée de vie très limitée. La théorie de la série généralisée n’aura jamais la même aura que celle de la relativité généralisée ! De cette période naîtra, entre autres, Kontrapunkte, premier chef d’œuvre de facture extrêmement rigoureuse, voire classique dans le traitement instrumental. Mais tandis que Pierre Boulez porte son intérêt à la fois sur des textes poétiques (Char, Michaud, Mallarmé) et sur une remise en question des formes classiques (Deuxième sonate pour piano), Stockhausen s’engage dans la voix d’une théorie formelle, radicale, mais extrêmement fertile et puissante. La musique de cette période, issue du pointillisme webernien (série généralisée oblige), se devait de dépasser ce stade d’expression pour créer des formes plus perceptibles. Ce sera, pour Stockhausen, la conception de la Gruppen-Form dans laquelle – influencé en cela par la Gestallt Theorie – le tout est supérieur à la somme des parties. La musique est alors constituée de groupes formels ayant des morphologies précises et perceptibles, et non plus de points isolés dans l’espace, identifiés par ce que l’on a appelé, en vertu d’une vague analogie mathématique, leurs paramètres (hauteur, durée, intensité, timbre). Les principes qui régissent ces groupes, et qui n’ont rien à voir avec la théorie mathématique du même nom, conduisent à l’élaboration de formes absolument nouvelles car les principes de développement, de tension, de détente, de transition, de progression, etc., n’ont plus du tout la même valeur. Il s’agit d’une musique très dense, discontinue, souvent pulsionnelle, mais obéissant à une logique interne très forte.

Avec une rapidité, une inventivité et une imagination confondante, Stockhausen enchaîne création sur création, parmi lesquelles la série des onze Klavierstücke. Si ces pièces sont comme des laboratoires des œuvres de plus grande ampleur qu’il composera à la même période, elles renouvellent néanmoins considérablement l’écriture pour piano. Les 4 courts premiers Klavierstücke ont fourni toutes les bases de la complexité rythmique dont un Brian Ferneyhough et ses nombreux élèves se feront plus tard les hérauts. Dans l’ensemble de ce cycle, guère de virtuosité démonstrative, mais un travail en profondeur sur les différents niveaux de résonances, les échelles de tempi, l’usage des harmoniques, l’introduction des clusters et des glissandi, le tout dans une conception renouvelée de la durée et des proportions, pour finir avec la musique aléatoire dans le célèbre Klavierstuck XI. Là encore, les chemins de Boulez et de Stockhausen se croisent, mais de là aussi naîtront leurs premières divergences. Boulez, avec sa Troisième sonate organise méticuleusement le parcours aléatoire en prenant comme références principales deux grands modernes de la littérature : Mallarmé et Joyce. Il critiquera vivement la position de son collègue allemand qui accepte, dans ce jeu de hasard, qu’une musique notée avec une métrique rigoureuse, puisse être jouée dans des tempi totalement différents. Boulez lui objectera que cela reviendrait à jouer une symphonie de Beethoven deux fois plus vite ou deux fois plus lentement. C’est que le temps musical est désormais au centre des préoccupations des deux musiciens. Stockhausen adopte ici une méthode qu’il conservera toute sa vie : l’organisation des tempi dans une échelle logarithmique, à l’image des 12 sons de la gamme chromatique. Puisque les sons sont traités sériellemment, pourquoi pas les tempi ? Le Stockhausen de cette époque cherche à tout concentrer à l’intérieur d’une pensée unifiée. À la même période, il compose Zeitmasse pour quintette à vent. Si cette œuvre n’est pas parmi les plus captivantes du compositeurs, elle fournit un éventail impressionnant de toutes les possibilités de superposer des couches rythmiques dans différentes vitesses et différentes évolutions.

Le point culminant de ces expériences sera atteint avec l’œuvre que l’on peut certainement considérer comme, sinon le chef d’œuvre des années 50, du moins celui de Stockhausen : Gruppen pour trois orchestres. C’est avec Gruppen que Stockhausen va intégrer toutes les techniques précédentes et, en premier lieu, celle des superpositions des tempi. Ici nous touchons à un trait curieux de sa personnalité. Je le formulerai sans ambages : les présupposés théoriques (très nombreux chez lui) qu’il construit en vue de l’écriture de ses partitions, s’avèrent très souvent faux et sans grandes conséquences sur la perception de sa musique. Mais il est un fait que ces approximations théoriques le conduisent à produire des œuvres d’une force esthétique extraordinaire. Gruppen nous en fournit un premier exemple. Regardons la situation. Stockhausen écrit un article qui fera date, Wie die Zeit vergeht …(Comment passe le temps…), dans lequel il expose ses nouveaux principes d’organisation du temps suivant une loi qu’il déduit de celle qui gouverne l’organisation des hauteurs. Stockhausen applique tout naturellement les principes d’organisation sérielle à tous les éléments de construction de sa grande partition pour 3 orchestres. Les tempi sont de ceux-là. D’un point de vue théorique, rien qui puisse heurter le bon sens. Les trois chefs battent des tempi différents, l’un accélère, l’autre ralentit, le tout étant organisé de manière très élaborée. Les divisions logarithmiques des tempi l’amènent à recourir à des indications d’une précision utopique telles que : la noire = 75,5 ou 113,5. 2 Cependant, la technique musicale qui prévalait à cette époque (sérialisme oblige…) évitait toute pulsation rythmique. Les structures musicales, composées souvent de différentes métriques superposées, sont jouées dans une vitesse, déterminée certes par un tempo, mais la perception des temps de la mesure étant bannie, celle du tempo demeure inexistante. Un extrait de cette partition fera bien comprendre ce problème :


Une autre approximation de représentation surgit lorsque Stockhausen évoque le modèle d’un spectre pour composer ses structures sonores. Le graphique suivant est une représentation d’un spectre sonore. Il s’agit d’une répartition de l’énergie sonore dans l’espace des hauteurs à un instant donné. En ordonnées sont représentées les amplitudes, et en abscisses les fréquences de hauteurs. Le temps n’est pas représenté puisqu’il s’agit ici d’un « instantané » . Les pics que l’on y voit représentent les fréquences qui contiennent le maximum d’énergie et que l’on appelle les « formants ». Au moment suivant, ces pics changeront de places. 

Dans le graphique suivant, dessiné par Stockhausen, on voit des crêtes et des vallées, et cela pourrait effectivement évoquer la représentation de type spectral que l’on a vue plus haut, si ce n’est qu’ici, c’est le temps qui est couché en abscisse et non les hauteurs qui, elles, sont représentées en ordonnées. N’ayant aucune indication précise sur l’interprétation d’un tel graphique, on peut imaginer que les traits verticaux représentent les barres de mesures et les lignes horizontales les différentes couches rythmiques superposées. Les « trous » situés au milieu de la figure sont sans doute des silences. Dans l’échelle située à gauche de ce graphique, dont chaque barreau correspond à chaque ligne horizontale, figurent les divisions internes des temps dans chaque mesure. On voit ainsi la répartition de ces couches en suivant la série des nombres entiers de 3 jusqu’à 26.  Cette série de divisions entières est évidemment inspirée par celle qui constitue la série des harmoniques d’un son. Stockhausen note curieusement en haut de l’échelle : « formant » alors qu’il ne s’agit que de divisions rythmiques. Certes, dans la réalité, chaque fréquence d’une série harmonique est elle-même une division du temps de la fréquence fondamentale, et il n’y a rien de choquant à vouloir prendre ce modèle pour l’utiliser dans une répartition rythmique. On retrouve ici la volonté du compositeur à tout unifier dans un même modèle. Mais ce graphique n’est rien d’autre qu’une fantaisie qui a certainement servi à élaborer un passage de Gruppen, mais n’est en aucun cas la représentation d’un spectre comme le compositeur le laisse entendre. Il s’agit d’une évolution de formes sonores dans le temps, tandis que la représentation spectrale, montrée plus haut, représentait un état sonore à un instant précis. Stockhausen avoue d’ailleurs très franchement que, composant cette partition à Paspels en Suisse, il ne s’est pas gêné pour dessiner les montagnes qui se trouvaient devant lui afin d’avoir des modèles de ce qu’il appelle curieusement des « spectres ».

                                                   Fundamental spectra over seven basic durations

                                                          (Mountain Panorama at Paspels)

 

 

La musique électronique.

Après le bref intermède chez Pierre Schaeffer avec lequel il se brouillera vite (comme Boulez, comme Barraqué et bien d’autres) lui reprochant de ne faire que du simple collage, Stockhausen créé au studio de la radio de Cologne ses deux Études électroniques entièrement composées de sons sinusoïdaux. 3. C’est l’antithèse de la musique concrète, faite de transformations de sons enregistrés, que l’on produit à Paris. D’aspects austères, ces deux études ont surtout une valeur historique. Stockhausen y développe un contrôle des hauteurs non tempérées avec une rigueur qu’il abandonnera assez vite. Très tôt aussi il comprit que le recours aux seuls sons  artificiels risquait de devenir stérile, et entama une synthèse de la musique électronique et concrète avec ce qui peut être considéré comme la première composition de réelle valeur artistique de musique électronique : Gesang der Jünglinge. Une voix d’enfant, enregistrée et transformée, dialogue des sons sinusoïdaux et, malgré des conditions acoustiques qui datent, ce petit chef d’œuvre garde, aujourd’hui encore, toute sa fraîcheur.

Vient ensuite Kontakte, œuvre de dimensions plus vastes, pour laquelle il réalise une partition d’une incroyable minutie à partir d’une immense série d’esquisses graphiques que j’ai pu voir à la Fondation Paul Sacher à Bâle. Cette œuvre, peut-être sa plus grande réussite en la matière, attaque plusieurs fronts : la spatialisation, le mélange d’enregistrements de sons transformés de pianos et de percussions avec des sons de synthèse beaucoup plus élaborés que dans les précédentes compositions, la création de nouvelles morphologies sonores, la construction de polyphonies de couches complexes, ainsi que le recours à la grande forme. C’est une œuvre charnière par laquelle Stockhausen aborda peu à peu le concept de Moment-Form. Pour la réalisation de cette œuvre, il fit construire une table tournante sur laquelle il fixa trois haut-parleurs dont il enregistrait la diffusion avec un simple micro. Le résultat donne des sons tournoyant sur eux-mêmes d’un grand effet. D’une construction très polyphonique et extrêmement élaborée, Kontakte dégage une poétique sonore d’une grande intensité. La fin de l’œuvre, dans laquelle les sons tournoyant dans l’aigu perdent peu à peu leur matérialité, est un des plus beaux moments de toute l’histoire de la musique électronique. Quelque temps plus tard, Stockhausen ajoutera une partie de piano et de percussion à la bande magnétique. La puissance dramatique qui se dégage de cette œuvre est impressionnante et, tout comme dans Gruppen et Momente, dans Kontakte, Stockhausen aborde la forme musicale avec une vision aussi novatrice qu’efficace.

En 1966, Stockhausen compose Telemusik au studio de la NHK au Japon. Cette courte pièce de 17 minutes mêle, jusqu’au méconnaissable des bruits enregistrés en Espagne, en Asie et en Hongrie. Dans ce dessein, Stockhausen réalise une partition dont la précision est telle, que l’on pourrait, à partir d’elle, reconstruire toutes les opérations de studio qui ont été réalisées pendant sa composition. La volonté d’étendre la durée des œuvres à celle d’un concert entier étant un des buts que s’était fixé le compositeur, Hymnen durera un peu plus de 2 heures. Le matériau musical utilise des enregistrements des hymnes nationaux du monde entier. Certains, situés  aux centres des 4 régions que comporte l’œuvre, sont aisément reconnaissables, mais la plupart sont tellement intégrés aux textures électroniques qu’est évité, de façon extrêmement habile, l’écueil qui consisterait à transformer l’écoute de la musique en un jeu de perpétuelle identification. Clin d’œil provocateur à l’histoire de son propre pays, Stockhausen n’hésite pas à incorporer, malgré la frayeur d’Otto Tomek, alors responsable de la musique contemporaine à la WDR, le Horst-Wessel-Lied (hymne officiel du parti nazi) dans la série de tous les Hymnes utilisés dans cette œuvre. L’époque était à la contestation estudiantine et à l’utopie révolutionnaire. Et bien que dégagé de toutes références politiques précises (à la différence d’un Luigi Nono), Hymnen reflète assez bien cet état d’esprit. Les très longues plages, que cette œuvre comporte, invitent souvent à la méditation. C’est dans Hymnen que l’on voit poindre, pour la première fois, ces « fantaisies utopiques » dont il ne se départira guère plus tard. Il y évoque un être artificiel, Pluramon, qui combine les aspects pluralistes et monistes, et qui vit dans la région d’Harmondie où l’harmonie se combine au monde. C’est sur l’hymne de Pluramon, sonnant comme une gigantesque respiration, que se termine cette grande fresque sonore. L’aspect hétérogène du matériau musical, comme s’est le cas dans sa musique instrumentale de la même période, prend de plus en plus d’importance. Mis à part les hymnes divers qui sont en intermodulations les uns les autres, on y entend des séquences de sons concrets à peine transformées, comme des bruits de postes à ondes courtes (très à la mode également chez Cage à cette époque), des cris d’oiseaux, des mots parlés, et même l’enregistrement d’une bribe de conversation qui eut lieu pendant une séance de travail en studio durant la composition de l’œuvre.  Avec Hymnen se clôt la série des 4 pièces historiques de ce compositeur pour la bande magnétique. Stockhausen ne reviendra à ce mode d’expression que neuf ans plus tard avec Sirius.

Il composera également Mixtur pour orchestre dont les sons sont transformés en temps réels par 4 modulateurs en anneaux. Cette partition, d’une écriture instrumentale assez sommaire, inaugure une technique qui trouvera sa véritable intégration dans Mantra, composé six ans plus tard. Mais s’il est une pièce qu’il faut absolument mentionner, tant sa portée expérimentale est conséquente, c’est Mikrophonie I pour tam-tam et électronique en temps réel. Composée en 1964, cette pièce visionnaire pour 6 interprètes met en œuvre un grand tam-tam, joué d’une multitude de manières (coups, frottements, raclements…) par 2 personnes, tandis que 2 autres effectuent une prise de son à l’aide de micros dont le signal est transformés par 2 autres musiciens qui actionnent filtres et potentiomètres. La partition de cette œuvre très expérimentale décrit avec une minutie extrême les différentes actions de ces 6 interprètes, des diverses manières de faire résonner le tam-tam, en passant par les mouvements et les places des micros par rapport à l’instrument, jusqu’aux actions des filtres qui doivent transformer les sons. Il s’agit ici de la première œuvre en temps réel, composée une quinzaine d’années avant que cette forme de musique ne commence vraiment à prendre son essor, dans laquelle un seul instrument de percussion fournit une matière sonore brute qui est sculptée, filtrée, modulée pendant près d’une demi-heure. D’une forme extrêmement élaborée, cette œuvre est emblématique de cette alliance d’intuition expérimentale, de conceptualisation formelle et de volonté de fixer le tout dans une écriture nouvelle qui aura caractérisé la personnalité de Stockhausen. Il existait certes, quelques musiciens expérimentaux qui travaillaient sur ces systèmes de transformations électroniques en temps réel, qui venaient tout juste d’être inventés, mais aucun n’a su donner à ces matériaux la puissance dramatique et formelle que Stockhausen a su leur insuffler. Avec cette œuvre, ainsi que les précédentes utilisant les moyens électroniques, Stockhausen a été le premier, et longtemps le seul, à montrer que l’expérimentation, même la plus aventureuse, n’était pas l’opposé du travail de composition le plus rigoureux. On peut observer quatre stades dans l’attitude de Stockhausen face aux moyens électroniques. L’expérimentation, phase indispensable pour « apprivoiser » les matériaux nouveaux, la conceptualisation, dans laquelle s’établissent les grands principes formels qui engendreront l’œuvre, la formalisation, où se sont définies les relations entre les différents éléments, puis la composition proprement dite, où l’intuition musicale organise le tout dans une expression artistique. Toutes ces méthodes se nourrissant l’une l’autre, elles en devenaient complémentaires et indissociables. Sur ce terrain, Stockhausen n’aura guère eu de rival, et c’est là une des contributions majeures qu’il aura faite à la création musicale.

 

Troisième période : musiques intuitives et partitions graphiques.

Après Hymnen, Stockhausen poursuivra ce chemin vers des formes de plus en plus libres, et dans plusieurs directions. L’époque est à la recherche de toutes formes de liberté, le free jazz connaît son heure de gloire, les improvisations se multiplient, la contestation est dans toutes les têtes. Stockhausen participera pleinement de cette situation, même si sa manière est jugée, tout de même, un peu trop autoritaire pour l’époque. Il forme un groupe d’interprètes qui improvisent tandis que, de sa console, il s’arroge le droit de supprimer les parties qui ne le satisfont pas. Il est vivement attaqué pour ses positions exigeantes, radicales, et toujours non-conformistes pour une époque qui ne jurait que par l’égalitarisme à tous crins. Son étudiant, le compositeur anglais Cornelius Cardew, rédige un pamphlet dans lequel Stockhausen est traité de « suppôt du grand capital », on n’hésite pas à le qualifier de « fasciste », « mystique », après qu’on l’a traité aux USA tour à tour de « communiste » et même d’ »antisémite » ! 4 Ses partitions abandonnent peu à peu l’écriture traditionnelle pour se concentrer sur des graphiques indiquant des modes de jeux pour les interprètes. Le matériau musical se simplifie et le compositeur cherche désormais à communiquer ses idées musicales par d’autres formes que celles de la notation traditionnelle. Sa volonté de tout concentrer sur l’unicité d’un matériau, déjà délaissée depuis la Moment-Form, est ici totalement abandonnée. En 1968, ce sera le célèbre et très orientalisant Stimmung dans lequel six chanteurs, assis en cercle, déploient des harmoniques à la manière des chanteurs tibétains, tout en scandant des noms de dieux hindous. Il s’agit d’une musique de méditation, basée sur un accord immuable, proche d’un de ces rituels religieux qu’il affectionnera tant par la suite, mais qui a le mérite d’être la première composition réellement spectrale. Viennent ensuite Prozession, Kurzwellen, Spiral, pièces dont le matériau musical est très simplifié et où se mêlent des transformations électroniques en temps réel, des récepteurs d’ondes courtes et des instruments. Le point d’aboutissement de ces expériences sera Aus den sieben Tagen, 15 pièces pour un interprète dont le contenu n’est plus noté sur partition mais sous forme de propositions écrites dans de courts textes. C‘est ce que Stockhausen appelle la musique intuitive. La portée de ces œuvres est loin d’atteindre celle des précédentes et, trop influencé par le goût du jour, il semble avoir abandonné toute sa rigueur visionnaire qui avait tant marqué auparavant. Entre l’extrême déterminisme de ses débuts et le total indéterminisme de cette période, fortement teinté de mysticisme, se profile un abîme que l’on a du mal à appréhender. Stockhausen continue encore quelques années dans cette voie, en y introduisant peu à peu des éléments théâtraux, des pas de danses effectués par ses interprètes, dessine leurs costumes, régle lui-même ses éclairages dans une succession de petits morceaux de cabaret laissant poindre les imageries qui peupleront son immense cycle de 7 opéras, Licht. Tandis que l’on imaginait la partie perdue, il effectue soudain, en 1970, un magistral volte-face en composant une autre de ses pièces maîtresses : Mantra.

 

Quatrième période : la composition par formule ou l’anecdote au milieu de la structure.

Elaboré lors de l’exposition universelle d’Osaka, au cours de laquelle Stockhausen, dans une magnifique sphère bourrée de haut-parleurs, effectue chaque jour des expériences musicales devant un public nombreux, Mantra pour 2 pianos et modulateurs en anneaux inaugure sa dernière période au cours de laquelle ses œuvres seront toutes composées à partir d’une formule musicale. La formule n’est pas, à proprement parler, un thème au sens classique du terme, mais une organisation morphologique comprenant modes de jeux, proportions, notes centrales, niveaux dynamiques, que l’on retrouvera dans toutes leurs formes d’expansion et de développement. Stockhausen réintègre peu à peu sa volonté de déduire le tout de l’un, et cela le conduira jusqu’à déduire un cycle de 7 opéras, d’une durée totale de 35 heures, d’une formule unique. Mantra inaugure cette nouvelle conception. Pour lui, la formule est la clé de l’univers sonore qu’il élabore. C’est son « e=mc2 » personnel, comme un lointain avatar de la formule déterministe qu’Einstein chercha jusqu’à la fin de sa vie pour expliquer l’Univers. Tout cela, évidemment, est à remettre à son niveau. Il s’agit, chez le musicien, d’une arithmétique passablement sommaire, dont les éléments sont bien loin de posséder la rigueur exacte des sciences. Ce n’est qu’une sorte d’imagerie scientifico-poétique qui lui permet, tour à tour, d’évoquer l’Univers, le rituel religieux, et même les extra-terrestres. D’une certaine façon, Stockhausen renoue peu à peu avec le déterminisme planifié qui présidait à la composition de Gruppen. Mais pour que la formule de base soit plus qu’une structure, pour qu’elle soit perçue et reconnue comme telle, il la contraint dans des profils mélodiques, tout à fait chantables et mémorisables. Dans cette nouvelle manière de composer, Stockhausen renoue également avec une certaine organisation sérielle. La plupart de ses formules seront composées avec l’utilisation rigoureuse des 12 sons de la gamme chromatique. On peut dire que de tous les compositeurs de sa génération, Stockhausen est celui qui est resté le plus fidèle à l’idée dodécaphonique. Mais, en réintégrant des aspects mélodiques, somme toutes assez simples, il ne renoue pas avec les textures discontinues et fragmentées des œuvres du début. La technique peut nourrir la stylistique, elle ne l’implique pas. Par certains aspects, cette nouvelle manière de composer peut se concevoir comme une sorte de synthèse du déterminisme technique des premières œuvres avec les grandes durées organisées à partir d’éléments morphologiques prédominants qui étaient le principe de la Moment-Form.

La formule de Mantra est une mélodie de 13 sons (le premier et le dernier étant identiques) ayant chacune sa durée, et son mode de jeux (note répétée, accent à la fin, gruppetto, tremolo…) :

 

À chacun de ces sons corresponds une section construite sur le mode de jeux principal, les autres se déroulant toujours dans le même ordre de succession. Chaque formule aura également 13 transpositions et 13 extensions et 13 proportions temporelles. Nous sommes ici dans un univers totalement pré-établi et, cette fois, les éléments de constructions sont tout à fait audibles dans l’œuvre. Ainsi, toute l’œuvre n’est rien d’autre qu’une gigantesque extension de la formule d’origine qui ne fait que se répéter (avec ses augmentations et transpositions), sans ajout, ni retrait. Les transformations électroniques obéissent également aux mêmes principes de circulation de ces 13 sons. De ce point de vue, Stockhausen dépasse le stade des expérimentations libres sur les transformations instrumentales par l’électronique qu’il avait utilisées dans Mikrophonie I et Mixtur en donnant au principe de transformation électronique une cohérence totale avec la construction de l’œuvre. Suivant l’accordage des modulateurs en anneaux, certains sons seront consonants, et d’autres dissonants. Ainsi, dans chacune des sections, le son central sera perçu dans toute sa clarté, tandis que les autres auront un timbre plus brouillé. L’œuvre dure environ une heure, c’est-à-dire la durée d’un 33 tours de cette époque. Stockhausen détermine ici les dimensions de son œuvre en obéissant aux conditions de diffusion moderne un peu à la manière d’un Stravinsky qui, avant la guerre, composait certaines de ses partitions en fonction de la durée des 78 tours. Là encore, malgré ce déterminisme d’un matériau musical qui pourrait sembler une contrainte draconienne imposée à l’invention spontanée, il parvient à maintenir dans le temps une tension sonore qui est réellement confondante. L’attrait pour les éléments orientaux est encore perceptible – à commencer par son titre même – dans les sonorités transformées du piano, qui ne sont pas parfois sans rappeler celles des gamelans balinais. L’avant-dernière section, la plus impressionnante, opère une contraction de toute l’œuvre en un minimum de temps. Il s’agit d’un perpetuum mobile dans lequel toutes les formes de transposition et d’extension de la formule se croisent dans les deux pianos et sont contractées en un minimum de temps. Contractions, expansions, il n’en faut pas plus à Stockhausen pour évoquer le Cosmos. Dans le curieux texte de présentation, il écrit ceci : « Naturellement (c’est moi qui souligne !) la construction unifiée de Mantra est une miniature musicale de la macrostructure unifiée du cosmos… ». Voilà qui risque de bien faire rire le dernier étudiant en physique, mais notre homme ne recule devant rien, tant sa confiance en soi semble inébranlable ! À un moment de l’œuvre, les deux pianistes, profèrent quelques curieuses onomatopées qui évoquent quelques borborygmes primitifs. Ces intrusions d’éléments anecdotiques, au milieu d’œuvres hautement structurées, vont désormais devenir une constante. Lointains souvenirs des happenings des années 60 que le compositeur fréquenta, elles déstabilisent l’écoute de l’œuvre par l’introduction d’un théâtre simpliste, anecdotique et sans contenu réel. On les retrouvera désormais presque systématiquement.

Stockhausen poursuit ensuite l’idée de la composition par formule dans une œuvre pour orchestre et danseur-mime composée trois ans après Mantra : Inori. Le titre signifie « adorations » en japonais. L’œuvre suit un parcours en cinq grandes sections privilégiant tour à tour les différents stades de la structuration musicale dans un ordre allant du plus simple au plus complexe : le rythme, l’intensité, la mélodie, l’harmonie et la polyphonie. Cette idée n’est pas sans faire penser à Momente, avec ses moments de durées, de mélodies, de timbres. Dans sa volonté de démiurge d’opérer de grandes synthèses historiques, Stockhausen n’hésite pas à dire que « l’œuvre se développe comme une histoire de la musique de ses tout premiers débuts à nos jours », oubliant que la polyphonie a précédé l’harmonie dans notre histoire musicale. Comme dans Mantra, les éléments sont ici soigneusement prédéterminés, mais de façon encore plus complexe. Mantra exposait la formule au tout début. Il n’y aura pas ici d’exposition proprement dite, mais une continuelle évolution de la formule, partant de sa forme rythmique la plus simple (le début n’expose qu’une seule note, répétée à différents niveaux d’intensités selon des schémas rythmiques déduits de la formule même), en passant par des évolutions mélodiques, harmoniques, pour terminer sur des couches polyphoniques. Le plan suivant montre la formule, dont les éléments donnent, un à un, les proportions des sections de l’œuvre. Plus que jamais, Stockhausen fixe au départ tout le déroulement de l’œuvre.

Dans son souci de dépasser les conditions habituelles de concevoir la musique, Stockhausen élabore un principe d’une grande complexité dont la réalité confine cependant à l’utopie. Il veut étalonner les niveaux dynamiques du plus faible au plus fort sur 60 degrés, organisés, comme de coutume, en échelles. Voici l’explication qu’il en donne: « Ces échelles comprennent 60 degrés d’intensité compris entre extrêmement faible et extrêmement fort. Les degrés se différencient par le fait qu’un même son est joué simultanément par un nombre variable d’instruments ; par exemple, degré 1 : seulement une flûte pianissimo ; degré 2 : deux flûtes pianissimo ; degré 3 : une clarinette et un violon pianissimo ; degré 4 : une flûte, une clarinette, un violon pianissimo… etc. jusqu’au degré 60 : quatre flûtes, plus quatre hautbois, plus quatre clarinettes, plus quatre trompettes, plus 26 violons, tous fortissimo. » Ce qui fonctionne très bien en théorie est, en fait, sans grand effet dans la perception. Une loi de la perception très connue 5 dit que la sensation est organisée suivant une courbe logarithmique. Cela signifie que pour éprouver une sensation additionnelle (lorsque des valeurs s’ajoutent les unes aux autres) il faut les multiplier et non les additionner. Un ff, joué par 20 instruments ne sera pas perçu différemment d’un autre ff, joué par 18 ou 23 instruments. Pour obtenir une perception réelle de ces différents degrés dynamiques, il aurait fallu ici changer d’échelle, et calculer chaque nouvelle incrémentation en multipliant la valeur précédente par une valeur constante, non en l’ajoutant. D’autre part, la production et la perception des valeurs d’intensité n’est pas soumise au même régime d’exactitude que celle qui gouverne les autres composants musicaux. Ce sont des zones relatives et non des valeurs absolues. Un sol ne ressemble pas à un sol#, même pour qui n’a aucune éducation musicale, tandis que, même le musicien le plus exercé ne saura jamais dire où se termine un mf, ni où commence un f.  La mise en échelle et le traitement formel de toutes ces valeurs dynamiques par Stockhausen, ici, a par conséquent un statut purement combinatoire, qui peut être perçu uniquement lors de grands écarts dynamiques, mais perds tout sens au fur et à mesure que les degrés sont proches.

Mais, comme ce fut le cas pour Gruppen, Stockhausen réussit, à partir de prémisses théoriques erronées, à produire une œuvre d’une grande puissance dramatique. Une tension continue est maintenue tout au long des 70 minutes de l’œuvre (on atteignait ici la durée maximum d’un disque vinyle !). Certes, on se demande parfois, au détour de certaines harmonies proches de la tonalité ou dans certaines progressions, où se niche la rigueur de construction par formule, mais la force dramatique qui émane de cette œuvre, qui ne sonne comme nulle autre, est étonnante. Un danseur-mime (ou un couple de danseurs-mimes) effectue, parallèlement à la musique, des gestes de prières soigneusement répertoriés, mis en séries, dont les évolutions accompagnent les changements dynamiques de la musique. L’extrême précision que Stockhausen exige lors des concerts, donne parfois un réel sentiment de magie. Il se produit un effet d’indissociabilité totale entre la perception visuelle et sonore comme si les différents gestes du danseur-mime engendrent toute la musique comme par enchantement. C’est, là encore, la force du très grand professionnalisme de Stockhausen. Cependant, sur toute la longueur de l’œuvre, cette absence d’indépendance entre le visuel et le sonore finit par enfermer l’imagination de l’auditeur/spectateur dans une sorte de rituel automatique et par être perçu comme tautologique. Autre élément anecdotique : vers la fin, le danseur-mime effectue une sorte de danse rituelle qui s’achève dans un cri : « Hu ». Stockhausen laisse ici une nouvelle fois libre cours à sa mythologie personnelle. « Hu », voyelle magique, proférée après qu’on a frappé trois fois du pied, évoque quelques cérémonies primitives dans une mauvaise représentation théâtrale et, le plus souvent, est accueilli par un éclat de rire ! Inori est, sans équivoque, une œuvre à écouter plus qu’à voir.

La dernière partition de grande envergure que Stockhausen a composée avant la mise en chantier de son cycle d’opéra Licht, est Sirius pour 2 chanteurs, 2 instrumentistes et musique électronique. Cette œuvre de 96 minutes ne repose pas sur une formule unique mais sur 12 formules, chacune correspondant à un signe du zodiac. Le matériau musical provient d’un petit cycle de mélodies, Tierkreis, composé la même année. L’intérêt principal de Sirius se trouve dans la mise en œuvre d’une musique hautement polyphonique, jouée par cœur pendant plus de 80 minutes. Stockhausen est probablement le musicien le plus résolument polyphonique de sa génération. Gruppen, Zeimasse, Kontakte, Hymnen et Mantra sont toutes des partitions irriguées par une réelle pensée polyphonique. Et son premier chef d’œuvre ne s’intitule-t-il pas Kontrapunkte ? Sirius est, de ce point de vue, une œuvre étonnante. Les quatre solistes sont placés aux 4 points cardinaux, chacune des 4 sections correspond à une saison, et on commence l’œuvre par la saison en cours. Cette partition marque aussi le retour de Stockhausen à la musique électronique sur bande magnétique qu’il avait quittée depuis Hymnen. Sur ce point, l’expérience est plutôt décevante. En utilisant un synthétiseur comme seul outil de création des sons électroniques, il limite les moyens étendus que le studio lui fournissait autrefois. La musique électronique de Sirius ne dialogue pas réellement avec celle des instruments. Elle produit des textures, des bribes de mélodies à différentes vitesses dont la couleur n’est pas sans évoquer, parfois, un bruitage de film de science-fiction. De la science-fiction, nous ne sommes d’ailleurs pas loin. L’anecdotisme, déjà rencontré dans Mantra et Inori, ouvre et ferme ici l’œuvre qui est censée présenter des individus qui viennent sur terre pour y jouer la musique de la planète Sirius. J’ai été élevé sur la planète Sirius et je compte y retourner“, nous prévient le compositeur. L’œuvre commence par un doux bourdonnement qui va s’accélérer tout en tournoyant et en montant dans l’aigu : cela doit évoquer le son d’une soucoupe volante (tel que pouvaient l’imaginer les réalisateurs des mauvais films américains de série B dans les années 50) qui amène nos quatre musiciens sur terre. Un effet du même style clôt également l’œuvre, lorsque ceux-ci sont censés retourner sur leur planète. Chez Stockhausen se côtoient, désormais souvent, la plus extrême naïveté et la plus grande science musicale. Certes, les représentations naïves ne sont parfois pas toujours des musiques les plus sublimes. Mais il est dommage que dans cette belle partition, parfois si exigeante et rigoureuse, Stockhausen ait eu recours à des procédés aussi platement descriptifs et se soit laissé aller à ce qu’il refusait la plupart du temps, c’est-à-dire l’utilisation des formes culturelles très conventionnelles et connotées. Nous n’avons assurément pas besoin de telles balises pour nous convaincre que Stockhausen est un compositeur visionnaire. Ayant renouvelé une technique qu’il avait peu à peu abandonnée, mais aussi peuplé son imaginaire d’une étrange mythologie de pacotille, Stockhausen  semble prêt à se lancer dans ce qui peut paraître comme le plus gigantesque projet jamais entrepris par un compositeur de mémoire d’homme : un cycle de 7 opéras, totalisant 35 heures de musique, dont la composition s’étendra sur un quart de siècle.

 

Les 7 opéras de Licht et le modèle wagnérien.

Stockhausen affectionnait particulièrement la forme de la spirale qui ne n’arrête jamais son expansion. Des 3 orchestres de Gruppen aux 4 orchestres et 4 chœurs de Carré, de la fragmentation, dans la Gruppen-Form, à la conquête de la grande durée, dans la Moment-Form, de la concision de ses premières œuvres électroniques aux grandes régions de Hymnen, on voit nettement que sa tendance est à l’expansion. Parallèlement, on note aussi une attirance vers la « contraction ». Après les 4 saisons de Sirius, ce sont les 7 jours de Licht, puis les heures, dans le nouveau cycle qu’il entreprit juste avant sa mort. La spirale semble tourner simultanément dans les deux sens. De la petite formule de Mantra, en passant par la formule évolutive d’Inori, nous arrivons à la super-formule, dont le compositeur nous donne ici la description : « Dans Licht, il y a une super-formule qui contient trois couches liées entre elles verticalement, basées sur une progression harmonique, et cette super-formule contient, comme dans un noyau, tous les aspects de sept soirées de musique. »

Le parallèle avec le cycle des 4 opéras de la Tétralogie de Wagner est bien sûr une comparaison qui saute aux yeux. Stockhausen s’est toujours posé en novateur, inventeur, visionnaire, qui ne devait rien, ou peu de choses, à la tradition. Il ne mentionnait que rarement les noms des compositeurs du passé, ne se voyait guère de filiation. En ce sens, le jeune Stockhausen ressemblait à une créature wagnérienne : comme Siegfried, seul au monde, sans antécédents. Mais s’il est un musicien qui s’est méfié des sortilèges que Wagner et tous les post-romantiques ont laissés dans la musique atonale, c’est bien lui. On ne dira jamais assez en quoi le radicalisme de l’après-guerre est aussi une volonté d’oublier un passé traumatisant, d’en finir avec les nationalismes, et qu’il représente une méfiance vis-à-vis des processus historiques. On pourrait résumer cette époque dans la  célèbre phrase que Joyce fait dire à Stephen Dedalus au début d’Ulysse : «  l’histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller ». Même les relations que Stockhausen entretenait avec deux aînés qu’on ne peut pas accuser d’avoir eu des sympathies pour le nazisme – Bernd Aloïs Zimmermann et Karl Amadeus Hartmann –  ont été exécrables. Ce « Schmerz » que le romantisme allemand a déployé, et qui s’est transmis via Mahler, Schoenberg et Berg, Stockhausen, comme plusieurs de ses contemporains, le refuse. Seul Webern, par son refus de tout pathos, trouve grâce à ses yeux. La position de Boulez en France sera en tout points identique. Stockhausen n’est pas le musicien qui chante les souffrances, les crises existentielles, la solitude ni les traumatismes de la guerre. Ni même les siens. La psychologie n’est pas non plus son terrain de chasse favori. Les petites misères du quotidien, de l’existence individuelle ne l’atteignent pas réellement. Il n’a de cesse de créer du nouveau, de l’inouï, de lancer des pistes que d’autres, après lui, poursuivront. Il poursuit, comme Wagner, cette volonté de construction de la musique du futur. Et, bien évidemment, le cycle d’opéras : Stockhausen dépassant Wagner dans la démesure. Du simple point de vue de la volonté (qu’on me pardonne ce rapprochement) de s’astreindre avec acharnement à la composition de l’œuvre unique, Stockhausen a certainement dépassé tous les modèles historiques connus (il se déroulera 24 années entre le début de la composition du Rheingold et l’achèvement du Ring, Proust mit 14ans pour écrire la Recherche). Tout semble, à première vue, associer Stockhausen et Wagner. L’un et l’autre voulaient tout embrasser : religions, mythologies, philosophies, symbolismes, ils aspiraient à l’œuvre d’art totale et, avant tout, sont les musiciens du Temps et de la durée. Mais la conception de la durée de Licht est aux antipodes de celle de la Tétralogie. Celle-ci est par essence insécable. Son organicité est si savamment agencée qu’on ne peut pas la découper en « morceaux de concert ». Celle-là, pour monumentale qu’elle soit, se présente surtout comme une succession de pièces, écrites pour divers ensembles, dont beaucoup peuvent aussi être jouées en concerts. Wagner attendit six ans, après la création de La Walkyrie, pour livrer Siegfried et le Crépuscule des dieux au public de Bayreuth. Il est vrai que si Stockhausen s’était contraint de finir son cycle avant de le faire représenter, cela se serait chiffré en un quart de siècle !  Il est tout aussi vrai que les directeurs de théâtres ne se pressaient pas pour lui passer commande d’un opéra en entier. Stockhausen n’avait pas le soutien d’un Louis II de Bavière. Les commandes ont donc été étalées, pièces par pièces, pour les besoins des concerts. On y  trouve un grand nombre de pièces pour flûte, cor de basset, trompettes, piano, en solo, en duo, avec ou sans électronique, écrites, le plus souvent, pour les membres de sa famille. Voici un aperçu de la diversité des nomenclatures qui règne dans la succession des scènes de ce cycle. Il s’agit de Mittwoch aus Licht :

Salut : Mittwochs-Gruss : musique électronique

Scène 1 : Welt-Parlament : chœur a capella (le chef de chœur chante également).

Scène 2 : Orchester-Finalisten : douze musiciens et musique électronique.

Scène 3 : Helikopter-Streichquartett : Quatuor à cordes dispersé dans 4 hélicoptères.

Scène 4 : Michaelion : chœur, basse avec récepteur d’ondes courtes, flûte, cor de basset, trompette, trombone, synthétiseur, bande, deux danseurs.

Adieux : Mittwochs-Abschied : musique concrète et électronique.

Il ne faut pas en déduire que Stockhausen aurait répondu à des demandes de composer pour telle ou telle formation. On ne pouvait pas lui imposer ce genre de choses. Tout a été imaginé, voulu par lui, comme à l’accoutumée. Mais ces 35 heures d’« opéra », dans lesquelles les personnages principaux, Eva, Michael et Luzifer, ne chantent pas mais sont représentés par des instruments (successivement flûte, trompette et trombone) représentent plus l’aboutissement de sa volonté de théâtraliser le concert, entreprise dès Momente, qu’une réelle conquête de la durée musicale. Le théâtre qu’il nous propose, à bien des égards, se situe dans la droite ligne de celui qu’il a toujours fait : une cohorte d’imageries dont la naïveté le dispute au goût pour les rituels douteux. Aucune expérience du théâtre contemporain n’aura su l’effleurer, si ce n’est les expériences des happenings qu’il a connus dans les années 60, lorsqu’il côtoyait le groupe Fluxus. Les relations de Stockhausen avec la littérature, la poésie et le théâtre ont été, pour le moins, distantes.6 Le Chöre für Doris, composé en 1950 sur des poèmes de Verlaine, et les extraits de textes de William Blake utilisés dans Momente, sont des exceptions. Il cite Hermann Hesse qui sut le guider dans ses débuts, puis Sri Aurobindo, écrivain spiritualiste indien. Sinon, ce sont ses propres textes, sa correspondance, des emprunts à la Bible, où encore des textes des Indiens d’Amérique du Nord qui constituent sa relation à l’écriture littéraire. La forme de musique ritualisée prônée par Stockhausen se situe toujours dans la volonté de créer, à lui seul, une tradition. De là cette question : comment cet homme qui n’a eu de cesse de bousculer et de transformer les traditions de la musique, pour lequel une grande partie de cette tradition n’était même pas « utilisable», comment cet homme, qui ne rêvait que de l’inouï et d’utopiques futurs, a-t-il pu s’enfermer dans la conviction qu’il créerait, à lui seul, une tradition stable ? Dans une civilisation où l’écrit tient une place prépondérante – et l’on sait à quel point Stockhausen voulait tout fixer par l’écrit – la part de tradition véhiculée par l’oralité est mouvante. On ne donne plus les pièces de Shakespeare ou de Molière, ni les opéras de Mozart ou de Wagner, dans leurs formes d’origine. Même un Alban Berg qui notait scrupuleusement les indications scéniques dans les partitions de ses opéras ne peut plus être suivi de ce point de vue. Les réflexions du théâtre contemporain, ainsi que les moyens technologiques, ont considérablement modifiés les règles du jeu. Respecter à la lettre les images qui ont accompagné la naissance des œuvres n’est pas le moyen par lequel se constitue une tradition. La volonté inébranlable de Stockhausen de tout fixer dans les plus infimes détails ne fera pas exception.  La tradition, réelle, voulue par Wagner, n’est pas due à sa volonté personnelle – même si celle-ci n’était pas des moindres – c’est l’histoire qui l’a constituée. Stravinsky, pensant que ses enregistrements discographiques étaient les compléments indispensables à ses partitions, ne sera pas suivi sur ce point. Toute tradition (que Mahler n’hésitait pas, d’ailleurs, à considérer comme une cohorte de mauvaises habitudes !) est vouée à subir des transformations plus ou moins profondes, et principalement dans la culture occidentale. En cela, Stockhausen voulait sans doute se rapprocher plus de la tradition du théâtre japonais, qui nous semble n’avoir guère bougé depuis des siècles, que de celle du théâtre européen.

Ce qu’il met en œuvre dans Licht, afin d’apporter la cohésion nécessaire à l’enchaînement de ce qu’il faut bien appeler des « numéros », est, comme à son habitude, du domaine de la structure : ici, la super-formule. Mais on l’a vu précédemment, on peut tout faire dire à la structure. Lorsqu’elle est trop présente, elle devient une recette, lorsqu’elle est trop cachée, on ne peut plus en goûter la saveur. Il faudra probablement attendre le temps où nous pourrons écouter l’intégralité de ces 7 opéras pour pouvoir en apprécier la force musicale et dramatique. Mais tel que nous le connaissons déjà, il ne constitue pas une réelle continuation de cette conquête de la durée musicale qu’il avait su si bien maîtriser auparavant. Là, le parallèle avec Wagner s’arrête. Licht, malheureusement, apparaît comme inégal. Il y a des moments extraordinaires où nous retrouvons toute la puissance créatrice du compositeur. Le Welt-Parlament est une superbe pièce pour chœur (s’il n’y avait pas, une fois encore, une intrusion en forme de gag théâtral au milieu !), et l’on y trouve aussi quelques réelles réussites en musique électronique. Octophonie renoue, de ce point de vue, avec les grandes pièces électroniques telles que Kontakte ou Hymnen. Kathinka’s Gesang, pour flûte et sons électroniques, composé à l’IRCAM, utilise une technique de synthèse d’un grand effet  (inventée par Guiseppe di Guigno, l’inventeur de la machine 4X), qui consiste à déphaser et resynchroniser des sons électroniques. Mais, parmi la grande quantité de petites pièces solistes pour divers instruments que contient Licht, Stockhausen propose la continuation de la série des onze Klavierstücke historiques. Il faut avouer que ces numéros 12 à 17 font piètre figure en regard des précédents. Le Klavierstuck XIII au cours duquel la pianiste bombarde gentiment Luzifer (voix de basse) de petites roquettes en matière plastique est même consternant de faiblesses musicales et de conception théâtrale digne d’une fin d’année de lycée. Si l’on peut n’être qu’admiratif devant cette force de caractère qui a permis à Stockhausen de mener à son terme ce cycle colossal durant les 25 années qu’il aura consacrées sans relâche à sa composition, on ne peut pas affirmer, comme on l’a si souvent lu dans la presse au moment de sa disparition, qu’il s’agit là de son chef-d’œuvre et de l’aboutissement de son style musical. Wagner, baignant dans les images rédemptrices d’un catholicisme douteux dans Parsifal, s’était attiré les foudres de Nietzsche. Mais ce dernier ne manquait pas de reconnaître que jamais le génie musical de Wagner n’avait été aussi éclatant. Son traitement de la durée, des proportions et son style s’affirment plus que jamais dans son ultime opéra. Licht, malgré ses indéniables qualités, apparaît, de ce point de vue, trop souvent comme une parodie des éléments qui constituaient autrefois l’extraordinaire originalité de son œuvre. La super-formule ne l’aura pas sauvé.

 

Adieu Stockhausen.

L’influence de Stockhausen sur les générations suivantes a été immense. Surtout dans les deux premières périodes de son activité. Elle s’est ensuite amoindrie au fur et à mesure qu’il cherchait à « se personnaliser ». Son influence récente sur les « nouvelles musiques électroniques », qu’il partage en France avec son contemporain Pierre Henry, semble d’un tout autre ordre. C’est sa figure de pionnier qui y est pointée, non celle d’artiste. Ces musiques sont d’ailleurs beaucoup plus redevables aux apports des techniques numériques élaborées dans les années 70 (que Stockhausen n’aura abordé que de très loin) que de ses propres conceptions musicales. Il y aurait aussi beaucoup à redire sur la prétendue influence de John Cage sur Stockhausen à propos des jeux de hasards. Cage fut à Stockhausen ce que Satie fut à Debussy : un curiosité. Le compositeur allemand était trop absorbé par la forme et par la précision du détail dans les sons pour que l’attitude cagienne ait pu réellement l’influencer. Stockhausen a toujours été formaliste. Même dans ses compositions les moins rigoureuses, si l’on excepte ses musiques intuitives, la forme reste déterminée. Comment déterminer une forme et ses proportions, sans que son contenu ne soit encore précisé ? C’est une grande question qui divise les compositeurs et qu’il a, lui, tranché très tôt, parfois certes, arbitrairement. Très souvent, son intuition l’aura emporté sur ses conceptions ultra-déterministes.

Malgré ses hauts et ses bas, ses fuites, ses retours, ses brisures, l’œuvre de Stockhausen, pour déroutante qu’elle puisse être, n’en revêt pas moins une grande cohérence dans son ensemble. Elle semble suivre la courbe sinusoïdale d’un son. Une ascension vers le haut dans la période constructive jusqu’au milieu de années 60, puis une descente jusque dans la partie négative, jusqu’aux musiques intuitives, enfin un retour à la construction renouant avec certains principes des débuts dans une esthétique différente. C’est en artiste que Stockhausen s’est toujours exprimé. Comme Stravinsky, il aura eu maints visages, mais aura été unique.

Adieu donc, Stockhausen. Ceux qui se laissent envoûter par vos postures finiront très vite par vous oublier. Mais ceux qui sauront scruter, au-delà de vos apparences, l’héritage que vous nous avez laissé, y trouveront beaucoup à écouter, à méditer et à apprendre. Quoique vous ayez prétendu, vous avez été un musicien parmi les hommes. Et ce sera votre engagement total à réinventer sans cesse la musique ici-bas qui constitue le fil qui continuera de nous relier à vous.

 

Philippe Manoury

San Diego, 23 décembre 2007.

 

 

 

 

 

 

  1. Citation de mémoire extraite du film réalisé Gérard Patris avec Luc Ferrari « Momente ».
  2. Lors de la création de l’œuvre, sous les directions du compositeur, de Pierre Boulez et de Bruno Maderna, Stockhausen reproche à Maderna de diriger trop lentement un passage. « Parce que tu veux aussi le virgule cinq ! » lui rétorque alors Maderna. (Communication personnelle de Pierre Boulez)
  3. Lors de son passage au Groupe de Recherche à Paris, Stockhausen avait eu accès à un générateur d’ondes sinusoïdales. Mais ne pouvant en en superposer plusieurs, il reprit l’expérience dans les studios de la WDR à Cologne. Son ambition était de créer des « timbres » nouveaux en superposant des sons dans des fréquences non tempérées. Le compositeur Michel Fano, à qui il faisait écouter ces nouvelles expériences, lui dit avec raison, qu’à défaut de « timbres », ce n’étaient que des « accords » qu’il produisait. (Communication personnelle de Michel Fano).
  4. in «Conversations avec Stockhausen » (page 121) par Jonhatan Cott. Ed Jean-Claude Lattès.
  5. Cette loi, dite de Weber-Fechner, dit que « l’excitation varie comme le logarithme de la sensation ». Pour en avoir une démonstration simple, prenons une tasse de café, dans laquelle on ajoute des morceaux de sucres un à un. Le café perdra sa sensation d’être « plus sucré » au fur et à mesure que l’on arrivera à un grand nombre de morceaux de sucre : entre 15 et 16 sucres, il n’y aura plus de différences. Par contre, si l’on multiplie le nombre de sucres à chaque fois, on sentira la progression régulière d’une même sensation de « plus sucré » que l’on assimilera à un ajout. La perception musicale est soumise à la même loi. On rappellera simplement que la perception des demi-tons égaux d’une gamme chromatique, dans laquelle la sensation est additionnelle (puisque l’on perçoit toujours l’ajout d’une même quantité) résulte la « multiplication » des fréquences par une valeur constante et non de leur addition.
  6. Une anecdote, que m’a rapportée Pierre Boulez, est significative. Boulez, féru de théâtre depuis toujours, emmène Stockhausen à une représentation d’En attendant Godot de Samuel Beckett. Dans le premier acte, Lucky est tiré par une corde par Pozzo, qui lui crie : « Pense, porc ! Arrête ! Avance ! Là ! Pense ! ». Stockhausen lui demande pourquoi l’autre ne se révolte pas ! Boulez lui explique qu’alors, il n’y aurait plus de pièce !

Deux ou trois choses sur la musique de film. (1997)

Thursday, October 23rd, 2008

Le rapport de la musique au cinéma semble très souvent suivre une constante qui a été établie il y a longtemps. A vrai dire, on retrouve très fréquemment une retombée de la vieille idée des leitmotiv wagnériens qui sert de base : un thème relié à un personnage à une situation. Mais il s’agit seulement de l’idée, pas de la technique qui, chez Wagner, est beaucoup plus subtile. Il y a eu évidemment quelques grandes collaborations qui sont souvent citées en exemple telle que Einsenstein/Prokofiev et … et qui d’autre ? On chercherait vainement la trace de collaboration entre des artistes de renom. Les musiciens du groupe des six certes, mais on ne peut pas dire que le nom des cinéastes avec lesquels ils ont collaboré sont d’une importance égale à celle d’Eisenstein. Les tentatives de Ravel, Stravinsky et Schoenberg se sont soldée par des échecs ou des abandons. Peut-être le cinéma ne nécessite pas tellement de musiques aussi fortes. Il est évident que la vue prime sur l’ouïe dans la plupart des cas et le poids des images l’emporte le plus souvent sur celui des sons, du moins sommes-nous plus éduqués dans cette direction que dans une autre. Il faut bien reconnaître qu’écrire pour le cinéma n’est, le plus souvent, rien d’autre que de produire un décor sonore qui a, certes, son importance mais dont le rôle est, soit de soutenir une organisation dramaturgique préexistante, soit d’intervenir lorsque l’image et le dialogue ne suffisent plus à créer l’émotion. De toutes manières, il est extrêmement rare qu’une musique soit conçue dès les prémisses d’un film. Le plus souvent on s’en préoccupe lorsque l’on regarde ce qu’il reste du budget, une fois tout le reste payé.

 

Il y a bien sûr des collaborations célèbres telle que celle d’Hitchcock et de Bernard Herrman. Ce compositeur fort habile “habillait” avec efficacité les films du cinéaste anglais. Mais on ne peut pas dire que son oeuvre existe en elle-même. Il est même intéressant de remarquer que son style, devenu célèbre, n’est en fait qu’une démarcation des symphonies de Prokofiev et surtout de Chostakovitch. Il est encore plus intéressant de constater que ce style, qui semble maintenant assez pauvre au concert, trouve sa vraie fonction au cinéma. C’est un exemple rare de cas dans lequel l’imitation prévaut sur l’original.

 

Un des artifices à partir duquel la musique parvient à occuper une place de choix dans le contexte d’un film est le recours à l’obsession thématique. Les petites mélodies qui reviennent inlassablement dans Le troisième homme, dans India song ou même celles dont se sont fait une spécialité Nino Rota dans les films de Fellini ou Ennio Moriccone dans les western italiens, acquièrent leur statut par le fait même de leur extrême simplicité et de leurs répétitions. C’est aussi un peu le cas de la musique de Mahler dans Mort à Venise dans lequel le magnifique adagietto de la Vème symphonie est répété jusqu’à la lie.

 

Mais dans le choix d’une musique, il y a surtout le goût musical du cinéaste qui s’exprime. Ainsi, il est clair que des personnalités telles que Wim Wenders ou Jim Jarmush ont été marqués presque exclusivement par la musique Rock américaine et, en ce qui concerne les classiques, ont certainement lu beaucoup plus de livres qu’écouter de musiques. Ce choix est également représentatif d’une identification à une génération de révolte dont la musique Rock’n’roll a bercé l’adolescence et les aspirations.

 

On peut trouver, chez des cinéastes, une attention plus ou moins marquée pour le sonore (pour la bande-son comme l’on dit). Citizen Kane de Welles est, sans doute un des premier chef d’oeuvre du genre. Les films de Bergman sont, de ce point de vue, proches de véritables constructions musicales. Il est cependant difficile de trouver un cinéaste qui se distinguerait par un choix marqué pour une esthétique musicale précise dans le rapport de la musique avec ses films (je parle évidemment des film non musicaux). Un créateur cependant me semble avoir fait ce choix de façon assez remarquable, c’est Stanley Kubrick. Son originalité principale n’est pas de se servir, presque tout le temps, d’oeuvres du répertoire classique, mais d’utiliser celles-çi d’une manière anachronique qui trouve toujours une justification dans un aspect particulier du film. Une valse viennoise sur une vaisseau spatial (Le beau Danube bleu dans 2001; a Space Odyssee) n’est probablement pas la première idée qui viendrait à l’esprit. Quoi de commun entre une musique évoquant plus les dorures d’un palais impérial et la vision froide et perdue de l’immensité de l’espace ? Rien, si ce n’est l’image que renvoie la valse d’un mouvement rotatif infini dans lequel on imagine les danseurs se jouer des forces de la gravitation. Rien, si ce n’est le sentiment de bien-être, de perte de direction, de glissement sans cesse entretenu et de vertige. Les personnages que l’on voit ensuite à l’intérieur du vaisseau reproduisent ces sentiments de quiétude et d’absence de temps qui pouvait bien être aussi ceux de l’aristocratie viennoise de l’époque. “La danse ne va nulle part” écrivait Niestzsche et c’est bien cette absence de point de repère géographique qui réunit une image avec une musique d’un autre temps. Dans A Clockwork Orange, l’idée la plus évidente aurait été de choisir une musique pop anglaise des années 70, chargée d’images psychédéliques, telles que devaient les écouter ces jeunes gens adeptes de l’ultra-violence qui sont montrés dans le film. La scène de rixe entre les bandes rivales se fera sur du Rossini alors qu’on aurait pu prévoir des sons de guitares électriques saturées et des percussions violentes. Là non plus, rien de commun au premier abord entre la musique et la situation, si ce n’est que la bataille va rapidement évoluer en ballet acrobatique qui va donner à l’ouverture de la Gazza ladra une partie de sa signification. Mais un autre détail va compléter le reste. La bagarre se déroule dans un vieux théâtre du siècle dernier à l’abandon qui replace alors la musique dans son contexte architectural tout en justifiant le ballet. Les versions “synthétisées” de l’Ode funèbre pour la Reine Marie de Purcell ainsi que de l’Ode à la joie de Beethoven anticipent sur un traitement de ces musiques que l’on retrouvera effectivement réalisé plus tard. Il existe des versions “disco” et “rap” de thèmes des symphonies de Mozart et de Brahms ! Plus structurelle est l’utilisation que fait Kubrick de la Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartok dans Shinning. Le niveau de relation est ici tellement caché qu’il faut une analyse très précise des éléments en jeu pour la discerner. C’est un des cas de confrontation extrêmement rare qu’il est intéressant de soulever. Deux scènes différentes sont complètement montées sur le même passage de cette oeuvre. La première dans lequel le personnage erre dans l’hôtel désert en proie à une tension croissante due à sa situation d’enfermement. C’est une sorte de labyrinthe intérieur duquel il ne peut pas sortir. Ce labyrinthe va, dans la seconde séquence être matérialisé réellement dans le jeu de découverte qu’effectuent sa femme et son fils dans le jardin ou existe un véritable labyrinthe en bosquet. Indépendamment des points de ruptures formels provoqués par la musique qui rythment des actions précises sur l’image (il s’agit là d’un montage image/son somme toute assez classique) il y a, de la part de Kubrick, une perception vraiment réelle des constituants mélodiques de cette oeuvre et une projection imaginaire de ce que cette structuration peut renvoyer comme image. Il s’agit de la reprise, dans le second mouvement, du motif de la fugue qui commence cette oeuvre. Ce motif est composé de petits intervalles au chromatisme retourné, qui semble, par instant, progresser vers l’aigu, mais retombe invariablement sur les mêmes notes. Le tout se déroule à l’intérieur d’un ambitus extrêmement restreint agissant comme une espèce de “prison” mélodique dans laquelle la mélodie semble toujours revenir sur elle-même. Bref, ce motif pourrait être la description la plus parfaite de ce que serait un labyrinthe musical : une mélodie discursive qui se perd sur ses propres traces. Une mélodie dans laquelle tout parait se ressembler, prisonnière de ses propres mouvements. Kubrick touche là un point névralgique entre la structure interne de la musique et sa représentation mentale qu’il symbolise d’abord par une attitude humaine qui se révèle ensuite une métaphore d’une forme architecturale.

 

Il existe dans le cinéma assez peu de cas d’organisation structurelle entre une musique et une dramaturgie comme cela se produit dans certains opéras. L’expérience a été pourtant tentée avec succès par Michel Fano dans certains films de Robbe-Grillet et surtout dans les documentaires animaliers tels que La griffe et la dent et Le territoire des autres. Ce mode d’approche, complètement original et prémonitoire de ce qui serait la manière la plus moderne d’unifier les sons et les images, n’a malheureusement pas été suivi. Ce que Fano appelle les “partitions sonores” pour bien montrer que ce ne sont pas des musiques qui peuvent exister en elles-même, sont basées sur un traitement électronique des sons concrets du film qui, par petites quantités, accèdent à un statut abstrait d’objet musical à part entière. La dialectique incessante du concret et de l’abstrait donne tout son poids d’intérêt à ce travail par la volonté manifeste d’explorer des zones d’ambiguïté sans lesquelles la perception ne peut plus les classifier ni dans une catégorie ni dans l’autre. L’utilisation de sons concrets comme source sonore est une idée qui date des années 50 et, suivant les cas, elle peut se révéler soit trop anecdotique lorsque la perception se voit contrainte de procéder à des identifications de l’objet utilisé, soit totalement déconnectée de sa source lorsque celle-çi n’est plus reconnaissable à la suite des différents traitements qu’on lui a fait subir. La difficulté est de préserver une zone d’identification suffisamment grande pour qu’on puisse encore identifier la nature du son et suffisamment étroite pour que ce son se “déréalise” afin d’intégrer un discours musical organisé. Dans le cas du cinéma, la source est donnée par les images et tout l’intérêt du travail de Michel Fano proviend de l’autonomie que prend le son par rapport à elles. Une séquence particulièrement réussie est celle de deux lapins batifolant dans l’herbe. Le bruit des crissements de l’herbe acquiert, peu à peu, un traitement rythmique indépendant de ce qui est produit à l’image mais dans une même famille de traitement, à savoir celui d’une agitation rapide. La structuration musicale de ces bruits partage l’attention entre la perception simultanée des sons et des images pendant laquelle on ne sait plus très bien si ce que l’on entends est le produit d’une réalité ou celui de l’imagination du compositeur. Ce sont ces zones d’ambiguïtés qui donnent au travail sur les sons toute leur force d’intégration au contenu du film. A ce niveau, la musique de film n’est pas très éloignée de la problématique de l’opéra. Michel Fano est d’ailleurs un commentateur très avisé de Wozzeck et de Don Giovanni. Dans les deux films mentionnés plus haut n’entraient pas en ligne de compte une quelconque dramaturgie puisqu’il s’agissait de documentaires, documentaires dont la forme était très élaborée mais sans élément signifiant. On peut imaginer qu’avec la participation d’un sens (qu’il soit donné par des dialogues ou des images ou les deux à la fois) le rôle d’une musique basée sur les principes que Fano a défrichés pourrait très vite rejoindre le statut qu’elle possède dans l’opéra, c’est à dire en participant à part entière au sens général de l’oeuvre, soit en complétant le texte et les images, soit en les contredisant, soit en agissant avec eux de manière polyphonique, soit en fonctionnant de manière autonome, bref, la liste serait beaucoup trop fastidieuse à dresser ici, avec tout les rapports qu’elle n’a cessé d’entretenir avec la dramaturgie depuis qu’elle y est mêlée. Cette méthode rejoint également les préoccupations musicales les plus actuelles avec l’intrusion de sons étrangers à l’instrumentarium traditionnel et leurs traitements et mélanges aux sons de synthèses (sons concrets et sons de synthèse peuvent très bien ne faire qu’un parfois) avec les nouvelles technologies. Il est évident aussi que les méthodes de traitement ou de synthèse des sons trouvent une correspondance avec celles que l’on utilise pour l’image. Cette correspondance est cependant d’ordre tout à fait formel ce qui est insuffisant. La pixelisation d’une image peut très rapidement trouver sa correspondance avec certaines méthodes utilisées en musique telle que ce que l’on appelle la synthèse granulaire 1. Il est frappant de constater une assez grande similarité entre les approches visuelles et sonores dans ce domaine. Cependant il ne faut pas se leurrer. La question de la correspondance entre images, dramaturgie et sons doit se faire évidemment sur un plan esthétique et artistique et non pas terme à terme, sous prétexte que les méthodes, voire même les résultats, paraissent semblables. La solution apportée par Kubrick avec la musique de Bartok demeure de loin beaucoup plus riche que quelconques manipulations aussi sophistiquées soient-elles. Le problème de la relation entre images et sons reste toujours à creuser, aucune technologie n’apportera de solution, ou bien ce ne seront que des solutions de fortune, mais posera de nouveaux problèmes. L’idée de la confrontation de ces deux supports doit passer par une réflexion sur ces objets ainsi que sur leur devenir.

 

On pourrait, dès lors, se poser la question de savoir pourquoi toutes ces possibilités ne sont finalement jamais utilisées à un niveau artistique évident (la publicité en fait un large usage, c’est connu). Serait-ce qu’il n’y aurait pas de créateurs capables de les maîtriser ? Il est évident que la réponse ne se trouve pas dans cette question mais plutôt au niveau du statut que possèdent ces éléments dans l’industrie cinématographique. Car le cinéma est avant tout une industrie qui produit de l’art de temps en temps. Sinon pourquoi parlerait-on aussi souvent de la bonne ou mauvaise santé du cinéma français ? Pourquoi verrait-on des lobbies se constituer pour faire barrage au cinéma américain ? Pourquoi saluerait-on avec autant d’admiration les prises de positions indépendantes qu’elles proviennent de créateurs ou du choix d’un jury de Festival ? Le cinéma est un “art populaire” qui ne peut pas survivre en fonctionnant à perte comme c’est la loi (car il existe une loi économique pour cela 2  dans l’opéra qui reste un art élitiste. La musique dans le cinéma, très souvent, doit suivre une tendance qui est celle de ne pas effaroucher le spectateur en lui gardant la fonction à laquelle il est habitué. On peut se demander aussi quel est le niveau de culture musical des réalisateurs de cinéma et si la musique, pour beaucoup d’entre eux n’est pas autre chose que ce “décor sonore” dont j’ai parlé au début qui sert à conditionner le spectateur dans une ambiance adéquat pour que soit perçu ce qu’il va montrer ? On pourra m’accuser ici de faire un mauvais procès mais je me demanderai toujours pourquoi un artiste tel que Patrice Chéreau qui a si souvent et si longtemps travaillé dans les opéra de Mozart, Wagner et Berg, qui y a surtout montré autant de talent et de finesse, n’a-t’il pas compris dans ses films à quel point la musique pouvait être autre chose que cette vague sauce sonore qui établit un rapport le plus conventionnel et anodin qui soit avec le reste du film ? Est-il totalement maître de la décision concernant la musique ou sont-ce les producteurs qui ont pesés de tous leurs poids dans la balance ? Je ne connais pas la réponse mais toujours est-il qu’on est déçu de constater que tant d’années passées dans la musique (et pas n’importe quelle musique) ne laissent que si peu de traces. La réponse serait certainement à chercher dans plusieurs directions. La connaissance de la musique d’abord et la place qu’elle occupe dans l’inconscient ainsi que la définition qu’on veut bien (toujours inconsciemment) lui donner. Ce problème là, on le sait, n’est pas limité aux seuls cinéastes, mais on pourrait rêver qu’il s’en trouve quelques uns pour tenter l’aventure. Un ou deux exemples réussis suffiraient. Moins pompeuse, moins formelle, plus inventive, plus hasardeuse, voilà ce qu’il faudrait souhaiter à la place de la musique dans le cinéma. Pour le moment elle me semble, dans la plupart des cas, suffisante mais pas nécessaire. Certainement il faut pour cela de la clairvoyance dans le choix de sa collaboration, de la justesse et de l’impertinence dans sa réflexion sur les matériaux. Est-ce suffisant ? Nécessaire mais pas suffisant. Encore deux trois choses que je sais de la situation : une fréquentation (pour ne pas dire une connaissance) de la musique, une assez grande liberté dans le choix des décisions artistiques et un goût pour l’aventure. Suffisant ? Oui. Mais réaliste ?

 

Philippe Manoury

Paris 1997.

 

 


  1. word1 La méthode de la synthèse granulaire (le terme exact devrait être traitement granulaire) consiste à découper un fragment sonore (en général un son concret) en toute petites particules (que l’on appelle des grains) qui sont ensuite distribuées dans un autre ordre. Le terme de “synthèse” est donc un abus de langage puisqu’il ne s’agit pas à proprement parler de synthèse sonore mais simplement d’un type de traitement que l’on fait subir à un son enregistré. word2
  2. word1 La loi dit de Baumol prouve que le spectacle vivant fonctionne toujours à perte de quelque manière que soient gérés les théâtres car il ne correspond plus aux impératif de croissances économiques des sociétés industrialisées (cf W.J. Baumol et W.G. Bowen, Performing Arts. The Economic Dilemma, “A study of problems common to theater, opera, music and dance”. The 20th Century Fund, New-York, 1966. word2

La musique : un univers en expansion sauvage.

Thursday, October 23rd, 2008

La musique, c’est connu, peut posséder plusieurs fonctions dans la vie des hommes, fonctions affectives, imaginatives, curatives, religieuses, sociales, intellectuelles, divertissante, etc. Par sa nature éminemment abstraite et codée, elle ne peut pas prétendre à envahir la conscience des gens de manière aussi large que d’autres modes d’expression plus directement représentatifs. C’est peut-être aussi en raison même de son abstraction fondamentale, que la musique touche à une certaine universalité et a été considérée par de nombreux écrivains comme l’expression humaine la plus élevée qui se puisse exister. Ce ne sera pas là le sujet de cet article. Discuter de la nature des choses m’importe finalement moins que de leur place. Une chose me préoccupe depuis longtemps en tant que créateur de musique. On me dit souvent que la musique actuelle est coupée du public, ne réponds plus à ce que le public attends. Je ne pense pas être le premier à entendre ce discours. Les compositeurs des siècles passés en ont entendu d’autres de même nature. Je ne prétends pas ici apporter une quelconque réponse à cette interrogation qui persistera tant qu’une petite partie de l’humanité produira de la musique pour l’autre. Mais je vais chercher à comprendre quelle est la place de la musique dans notre monde actuel, du moins celui dans lequel je vis. A première vue cette place est minime, si l’on pense à la musique dite contemporaine. Si l’on pense à la musique de grande diffusion, force est de constater que sa place est écrasante. Comment gérer cette situation ? Art et Culture sont-ils identiques ? C’est à toute cette série de questions que je vais tenter de répondre.

 

Le souvenir des guerres et les traces de la culture

Que reste-t’il d’une civilisation passée si ce n’est le souvenir de ses guerres et les traces de sa culture ? Très souvent les deux ont même été liées. Une guerre laisse des chants, des récits, des épopées, un folklore. Elle permet aussi, dans le cas d’invasions ou d’immigrations, l’émergence de nouvelles pratiques culturelles, de “métissages” comme on dit aujourd’hui, qui n’auraient jamais vu le jour sans cela. Il ne s’agit pas de faire des guerres un prémisse indispensable à l’élaboration de cultures nouvelles mais de remarquer que ces pratiques culturelles sont le reflet de la condition des hommes qui n’est pas ni n’a jamais été, loin s’en faut, exempte de violence, de barbarie et de cruauté. Les notions de bien et de mal, mais d’autres l’ont dit mieux que je ne pourrai le faire, sont bien relatives.

Qu’en est-il aujourd’hui ? En ce qui concerne les guerres, on peut parfois faire confiance à nos dirigeants de faire tout leur possible pour nous les éviter. Tout du moins, la volonté de domination et d’hégémonie humaine a-t’elle trouvée de nouvelles formes pour s’exprimer : modèle social, économique, technologique et … culturel. Qu’en est-il du “culturel” justement ? Qu’est-ce réellement que ce que l’on appelle la culture ? Est-ce que culture et art sont des termes bien synonymes ? Non bien évidemment. Le second fait partie du premier. Il peut être complètement individuel tandis que l’autre est collectif. Il peut être le reflet d’une exception à l’intérieur de l’autre. Mais surtout il n’est qu’un aspect de l’autre qui ne se limite pas à cela. La culture comporte toute les pratiques qui émane d’une peuple. De nos jours les instruments ou, à première vue, se lisent le mieux la culture sont les médias. On peut y lire le pourcentage d’intérêt que la population accorde à telle ou telle pratique: le sport, la télévision, la littérature, le cinéma, la musique etc., mais aussi les comportements sociaux, intellectuels, idéologiques. On sait aussi bien sûr que les médias représentent un pouvoir (et je ne parle pas de pouvoir politique ici) qui oriente les pratiques culturelles pour les besoins de sa propre survie. Ils peuvent en tirer avantage, une fois les conditionnements établis. Plutôt que la parabole de l’oeuf et de la poule, ce serait celle de l’arroseur arrosé qui me semble évidente. En tout cas, on a trop facilement réunis ces deux termes, art et culture, en une même idée depuis longtemps pour s’étonner aujourd’hui qu’il n’y ait pas de confusion.

 

La guerre de l’art et de la culture.

Vu du côté des “politiques”, la culture peut servir à imposer un modèle social. Les exemples – et ne prenons que ceux de notre siècle – sont suffisamment connus pour qu’il n’y ait pas nécessite de les rabâcher lourdement. Les formes que revêtent la manière dont le pouvoir s’accapare et défend une certaine culture divergent suivant qu’elles émanent de la droite ou de la gauche. C’est sous la politique de droite que se sont développés les grands projets culturels en France depuis une trentaine d’années tels que l’éclosion des théâtres publiques dans les banlieues parisiennes (placés toutefois exclusivement sous des municipalités de gauche), la création des grands festivals, des centres de recherche musicales, des ensembles etc. Ceci est somme toute assez naturel vu que cette force politique a assuré le pouvoir sans discontinuité avant 1981. L’action culturelle, sous la droite, était vue (et tolérée) comme un contre-pouvoir. Les responsables de cette action, étaient d’ailleurs, dans une assez grande majorité des cas, de sensibilités plutôt opposée. Deux principes de sociétés existaient et se répertoriaient sous les noms de socialiste (et/ou communiste) et capitaliste (ou libérale). En arrivant au pouvoir, la gauche prit immédiatement conscience de cette force culturelle qui s’est développée ainsi pendant de nombreuses années pour l’utiliser et l’amener au rang de ses préoccupations majeures. Il se trouve que, par un hasard historique de circonstance, c’est sous la politique de gauche que s’est effondrée l’idéologie marxiste et communiste ne laissant plus alors aucun choix de société possible que celui d’une économie libérale. On peut applaudir ou pleurer cela ne change rien à l’affaire. De nos jours, la culture est favorisée par le pouvoir politique en tant que manifestation hautement sociale devant servir un dessein et un modèle de société. La classe politique, toujours confortée dans son savoir de ce qui constitue le bien de la société, continue d’oeuvrer pour la défense de pratiques culturelles qui lui permet, pense-t’elle, de résoudre certains problèmes en face desquels elle se montre impuissante à agir. Les difficultés financières, l’immigration, la paupérisation, les mouvements sociaux dans des banlieues qui sont prêtes à exploser, l’inquiétude croissante de la jeunesse vis à vis de leur avenir incitent le pouvoir politique à favoriser une démarche pragmatique, et surtout à aider les pratiques culturelles qui en émanent (tag, rave-parties, techno, rap etc….) non parce que le pouvoir politique voit dans ces pratiques une glorification de leur action comme c’était le cas autrefois dans les sociétés communistes, mais parce qu’en jouant cette carte-là, il joue celle de la compréhension dans une démarche visant à l’accalmie. Cette démarche de récupération de pratiques culturelles issues d’une position sociale contestataire se retrouve également dans l’évolution du statut de la musique rock qui s’est vue officialisée à partir des années 80. La culture, entrevue par le pouvoir politique, est encore aujourd’hui une affaire de propagande à ceci près que ce pouvoir n’est plus à l’origine du projet culturel mais se situe comme une prise en charge d’une émanation spontanée, représentant à terme un danger pour lui, à des fins de domestication. De nos jours, il semble que le rôle de l’État, loin d’être dictatorial (je parle ici des pays européens), évolue dans un système d’arbitrage entre le secteur public et le secteur privé et se propose de laisser jouer la concurrence tout en tâchant d’en contrôler les effets pervers. Le fonctionnement de la musique, dans cette situation, propose une excellente métaphore de cette dualité entre secteur privé et secteur public. Qu’y trouve-t’on ? Une culture de masse qui envahit progressivement la société toute entière au rythme d’une volonté de profit clairement affichée face à un État qui se désengage tout aussi progressivement vis à vis des artistes qui n’oeuvrent pas dans cette culture, voire qui apporte parfois son soutien, suivant en cela la stratégie exposée précédemment, à des pratiques culturelles dont le critère de rentabilité n’est pas mis en doute.

Plus personne ne pense aujourd’hui à une restauration de l’État-providence et les lois du marché sont bien celles qui semblent définir une grande partie du comportement social des individus. De plus l’image d’un État pourvoyeur de fonds qui subventionne une élite culturelle qui s’enfermerait dans des pratiques qui sont de moins en moins partagées par la population est un phénomène de plus en plus fréquemment attaqué. La musique dite contemporaine a récemment fait les frais de cette imagerie. Quelques uns de nos jeunes (et moins jeunes) idéologues se sont fait les champions de cette cause et n’ont pas du tout apprécié d’être taxés de “poujadistes” par ceux qui déploraient la réduction de l’aide accordée aux artistes. Ces attaques en règle, sous couvert de fidélité aux principes démocratiques, expriment bien évidemment plus une attitude revancharde (c’est maintenant à notre tour !) qu’une réflexion esthétique. Elles peuvent prendre la forme d’une remise en question historique de l’évolution musicale depuis une cinquantaine d’année qui aurait fait de la modernité un mot d’ordre que l’on se devait de suivre si l’on voulait avoir quelques chances de bénéficier des subsides du gouvernement. C’est l’opposition de pratiques culturelles limitées face à d’autres pratiques beaucoup plus collectives qui est ici en jeu. Les pratiques limitées se développent à partir d’une remise en cause, qui peut être soit radicale soit partielle, des conditionnements esthétiques. Quant aux pratiques collectives, elles jouent au contraire sur ces conditionnements préalables.

Cette guerre est celle de l’exception contre la règle, de l’individualité contre la norme. N’est-elle pas finalement celle de l’art contre la culture ? Le créateur isolé et novateur luttant contre une cohorte d’habitudes ancrées dans les comportements humains est une figure maintes fois aperçue au cours des siècles. Bach, Beethoven, Wagner, Debussy, Schoenberg et bien d’autres en font figure et ont laissés de textes. La célèbre phrase de Gutav Mahler  : “la tradition n’est rien qu’une succession de mauvaise habitudes” peut servir d’emblème à cette position. La situation est évidemment la même aujourd’hui. Il n’y a aucune raison pour que l’être humain change de ce point de vue-là. La seule différence, et elle est de taille, vient du milieu ambiant. La diffusion à outrance de la musique dans tous les coins de la société est un phénomène qui a prit un essor incommensurable depuis la dernière guerre et qui change radicalement les rapports de forces en présence. Il est impossible ne pas tenir compte de ce phénomène dès que l’on cherche à analyser quelle est la place de la musique dans la société et quelles fonctions elle peut y occuper.

Dans cette guerre entre art et culture, il faut d’abord éliminer quelques vieilles images d’Épinal qui ont trop vécues. La première serait celle de la glorification d’une culture élitiste contre une culture de masse qui voudrait que, provenant de l’imagination d’un individu isolé, la qualité en serait plus grande. Une qualité artistique, si tant est que l’on puisse la définir, peut demander du temps à se révéler comme elle peut aussi disparaître rapidement. La culture est un creuset qui regroupe maintes formes de l’activité humaine et les mécanismes qui sont catalyseurs de l’imagination artistique d’un individu sont (et resteront) de toute manière totalement incompréhensibles. Qui sait ce qu’une culture peut déclencher dans l’imagination d’un artiste ? Picasso s’est inspiré des arts africains, des musiciens de rock se réclament de Stockhausen. Les relations entre pratiques collectives et individuelles sont totalement hors de portées de toute tentative de formalisation. Une seconde image d’Épinal concerne la modification de la notion même de culture populaire. L’exemple de l’essor qu’a prit la musique rock depuis une quinzaine d’années en offre une excellente démonstration. Issue d’un courant contestataire dans les années 70, cette forme de musique a, depuis, gagné toutes les couches sociales car elle répond à un mécanisme de conditionnement que l’on pourrait considérer à haut degré , et assure une domination sans partage sur tous les autres. Elle est devenue, par la force des choses ou plutôt par les lois du marché, une esthétique dominante, un lieu de passage obligé non seulement pour tous les artistes et les groupes qu’ils proviennent d’horizons ethniques, culturels ou sociaux différents, mais aussi, de manière plus fonctionnelle, comme élément de base pour tous les jingles, génériques de radio et de télévision y compris pour les programmes politiques et les informations. Je ne saurai trop conseiller à chacun de faire la simple expérience de tenter de trouver une origine stylistique à la musique qui est diffusée dans ces créneaux-là (rythmes binaires, usage caractéristique des sonorités de batterie et de guitares etc.). Il n’est pas besoin de posséder une culture musicale développée pour ce rendre compte de ce genre de phénomène. Il ne faut pas, bien sûr, se laisser tenter par un quelconque réductionnisme. Rien n’est tout à fait pareil si l’on observe d’assez prêt. Mais il n’empêche que …Ce que l’on nomme aujourd’hui “culture populaire”, et il n’y a aucune raison de l’appeler autrement, est toujours le produit d’un mélange de population mais beaucoup plus fortement conditionné par des lois économiques liées à la vente de produits sonores et de diffusion.

 

Les noces du son et de l’électricité.

La place de la musique dans la société, voilà un sujet complexe digne d’études sociologiques poussées. Mais de quelle musique parle-t’on ? De toute les musiques, du grand répertoire classique jusqu’aux formes les plus commerciales, en passant par le jazz, le Rock’n’roll et les musiques ethniques ? Si l’on ne fait pas de distinction, il faut bien remarquer que, de toute évidence, la place de la musique dans la société est écrasante. Guère de lieux publics (magasins, restaurants, même transports etc.) qui ne soit pas envahis par un flot de musique en continu. A cela vient s’ajouter les radios et les télévisions dont la mutation prochaine en bouquet numérique ne fera qu’accroître ce qui ressemble bien à un univers sonore en expansion sauvage. Les noces du son et de l’électricité (car c’est par elle que se développe ce phénomène) relèvent d’un conditionnement sauvage qui est d’une extrême importance dans la définition même de ce qu’est la musique pour les gens. Le problème est, physiologiquement, tout simple. Les oreilles, contrairement aux yeux, sont passives et non sélectives. Elles n’ont pas de paupières, comme le dit Pascal Quignard, et ne sont pas mobiles. Pas question d’échapper au monde sonore environnant. Il est omniprésent et agit, à l’insu des individus, sur le cerveau, et donc sur une certaine forme de connaissance. Comparés au nôtre, les siècles précédents étaient des mondes de silence dans lesquels la confrontation avec la musique possédait probablement une violence dont on n’a aujourd’hui plus aucune idée et qui est perdue à jamais. L’écoute de la musique, son statut, et plus particulièrement celui de ses créateurs est un phénomène qui ne peut absolument pas être comparé avec ce qu’il devait être autrefois. Reste donc à inventer notre rapport à la musique puisqu’on n’a plus la possibilité du choix entre elle et le silence. Bien sûr, certains n’hésiteraient pas à penser à des solutions telles qu’une loi sur le contrôle de la diffusion sonore dans la cité. On imagine sans peine les retombées commerciales néfastes qui s’en suivraient dans cette période de recherche de croissance économique car la musique est aussi un excitant qui fait vendre. D’autre part, il n’est pas interdit de penser qu’une telle loi serait impopulaire privant les gens d’une drogue douce reconnue moins nocive que le tabac ! Enfin, il ne faut pas non plus légiférer sur tout, tout le temps. La solution, la seule qui serait envisageable, concerne évidemment l’éducation.

 

Restaurer l’image de la musique.

Puisque l’État nourrit l’ambition de faire accéder la culture à tous et de briser les barrières qui cloisonnent les classes sociales (la séparation des groupe sociaux suivant certaines formes d’expression est plus criante en musique qu’ailleurs), une solution, beaucoup plus intelligente, serait de garantir, au niveau de l’éducation, une formation intellectuelle qui permette l’instauration d’une “résistance” au milieu ambiant et de favoriser ainsi un savoir et une connaissance qui reste le meilleur rempart contre la déferlante sans précédent dont on connaît trop bien les implications économiques. Cette culture personelle serait, pour un individu, le meilleur moyen pour ne pas être l’esclave d’un univers produisant de plus en plus de sons pour avoir de plus en plus de profit. Je ne parle ici ni d’exclusion ni d’anathèmes. Il doit y avoir de la place pour toutes sortes de musiques. C’est la définition même de ce qu’est la musique qui devrait en être bouleversée. Il faudrait restaurer une certaine image de la musique par une éducation qui se voudrait décisive en la matière afin de donner des clés et des repères permettant aux gens de pouvoir effectuer des choix avec un esprit critique plus développé.

Cela passe par un effort et une rigueur soutenue dans l’enseignement des disciplines artistiques au sein de l’Éducation Nationale dont on se demande pourquoi la musique y tient toujours une place aussi négligeable. Une éducation dont les bases se situeraient avant tout dans les écoles, les collèges et les lycées. Un élève de collège étudie la littérature car cela fait partie du programme. On lui enseigne comment sont construit les pièces de théâtre et les romans, quel sont les rôles du narrateur, comment se développe l’évolution psychologique des personnages, dans quel contexte social ou politique telle ou telle oeuvre a vu le jour etc. Bref, on lui forme le goût, on développe sa faculté de perception et d’analyse. La place que tiendra la littérature dépend, bien entendu, de plein d’autres critères car l’école n’est pas, loin s’en faut, le seul endroit de formation d’un individu. Mais pour peu que cette étude trouve une résonance dans la vie future de l’étudiant, une base solide aura été initiée. Pendant ce temps, le cours de musique, lui, est le plus souvent, limité à l’étude du pipeau. Ces éternels pipeaux en plastique que les parents doivent acheter au moment de la rentrée scolaire ! Ou bien tenter vainement d’annoner quelques noms de notes de musique sur une mélodie des Beatles, notes que les élèves oublieront sitôt la chanson terminée et qui, si une pratique régulière n’est pas suivie (et dans quel but ?) ne serviront à rien. Ce n’est pas que les programmes soient inexistants en la matière. Je ne doute même pas du fait qu’ils soient assez bien conçus. Mais ils ne sont appliqués que si, et seulement si le professeur a assez d’énergie pour affronter trente gamins, la tête remplie de techno et de rap, et leur expliquer calmement en quoi Beethoven a fait évoluer la symphonie, leur demander d’écouter calmement le scherzo de la neuvième, etc. Je ne ferai pas un dessin ! De tels professeurs existent et ils ont bien du courage. On ne peut pas jeter la pierre aux autres, dont je ferai peut-être partie moi-même si je devais me trouver dans une telle situation. Mais si le programme n’est pas appliqué, l’Académie ne bouge pas, elle ne dit rien. Imagine-t’on un lycée qui n’appliquerait pas le programme de physique ! Certes, il existe une barrière technique inhérente à la musique qui fait que, pour effectuer un travail aussi conséquent que celui qui est fait pour une pièce de Molière, l’élève devrait également pouvoir lire une partition ce qui demande une formation complémentaire qu’il n’est pas envisageable de proposer dans un cursus d’études déjà très chargé. Cependant ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Il existe des manières d’appréhender le langage musical par une écoute dirigée qui se porte sur les éléments stylistiques. On peut leur apprendre, par la seule perception, à reconnaître une fugue d’une sonate, un quatuor d’une symphonie, un récitatif d’un aria. On peut leur apprendre à identifier des styles. On peut leur apprendre aussi comment le jazz est né de la rencontre de la musique africaine et de la musique européenne, comment la percussion s’est développée au XXème siècle. On peut leur apprendre enfin comment les compositeurs de notre époque en sont arrivés à utiliser les mêmes ordinateurs que ceux qu’ils utilisent dans leurs cours de technologie. Un effort soutenu est fait en direction de l’enseignement technologique afin que les jeunes puissent affronter le monde du travail actuel. Une bonne culture musicale ne serait pas négligeable pour affronter un monde sonore tel qu’il nous est proposé actuellement en permanence. Pour cela il faudrait que l’idée même de culture en musique soit revisitée, qu’elle ne soit plus seulement une somme de comportements, de conditionnements, mais aussi un savoir, un tissu de résistance, un appareil d’analyse du monde moderne.

La place que tient la musique dans la vie des enfants est proportionnelle à celle qu’elle occupe dans la vie des hommes qui sont chargés d’organiser leur éducation. C’est une chaîne de causes à effets qui se continue. Ce n’est pas une nouveauté que de constater que la musique (contemporaine mais aussi classique) tient également une place extrêmement réduite dans la vie des intellectuels de notre époque pour la bonne raison que, tout comme aujourd’hui, il n’en a pas été question au cours des leurs années de formation. Le type même de l’intellectuel entre 40 et 50 ans, qu’il soit écrivain, philosophe, homme de théâtre ou de cinéma, nourrit le plus souvent pour la musique un rapport qui est presque exclusivement d’ordre affectif. Généralement son attachement prend en compte la musique qu’il a fréquenté à l’époque de ses vingt ans. Cette époque, qui correspond à la fin des années 60, celle de la remise en cause fondamentale des valeurs, a été bercée elle aussi par la musique rock qui symbolisait ce désir de liberté tout autant que de rupture avec l’ordre établit. C’est pourquoi, tandis que dans sa bibliothèque personnelle y figurent les ouvrages les plus contemporains, on ne trouve guère dans sa discothèque les oeuvres des compositeurs de son temps. C’est pourquoi aussi l’usage que les grands cinéastes de notre époque font de la musique est soit basé sur le répertoire classique (le cas de l’utilisation de ce genre de musique par un Stanley Kubrick regorge cependant d’une imagination extraordinaire) soit correspond à son goût pour la musique rock (Wenders, Lars von Trier, Jarmush …) mais ne fait pratiquement jamais appel à un compositeur contemporain. Il est intéressant de constater que toutes les créations que l’Ircam a produites dans le domaine de la musique liée à l’image et au cinéma se sont exclusivement faite sur des films qui représentaient l’avant-garde des années 20 (Murnau, Bunuel, Lang, Dreyer) mais qu’il ne s’est jamais trouvé un cinéaste contemporain pour désirer une collaboration actuelle.

La place de la création musicale actuelle dans l’imaginaire des gens est totalement dépendante de celle du répertoire classique dans laquelle elle se trouve en prolongement. On a, certes, souvent montré du doigt le caractère complexe de ces musiques, éminemment abstrait. Je n’entrerai pas ici dans la démonstration, qu’il serait pourtant facile à faire, qui prouverait que la complexité et l’abstraction se trouvent dès les musiques médiévales et jusqu’à nos jours. Il n’est pas suffisant de répondre à une telle critique en donnant les cas bien connus des novateurs en musique dont le travail se trouvait aussi coupé du grand public, même si il ne faut pas oublier ces exemples. Il importe surtout de mettre le doigt sur l’extraordinaire conditionnement des personnes vivant dans un monde hautement producteur de sons auxquels on ne donne pas les clés indispensables de la connaissance et de la compréhension. Il importe aussi de montrer que, suivant les courbes d’un marché bien standardisé, le répertoire classique lui-même est aussi peu à peu considéré comme une forme “chic”, “cultivée” d’un produit dont la majeure partie constitue une musique de divertissement. Une forme goûtée par une classe aisée, appartenant à une soi-disante élite, celle qui peut payer le prix élevé d’une place de concert. Il ne faut guère compter sur les médias (surtout les grandes chaînes de télévision) pour proposer l’information que ne divulgue pas l’éducation officielle. Enfin, il importe surtout de dire aux gouvernants que si leur but est de faire accéder le plus grand nombre à la culture dans une société d’économie libérale acquise à la consommation sauvage, cela doit passer par une prise de conscience que les disciplines artistiques ne sont pas que des moyens illustratifs comme lorsque on utilise les reproductions de peinture classique dans les livres d’histoire suivant le sujet traité. Cézanne et Debussy seraient-ils moins importants que Zola ?

Si de telles conditions étaient mises en oeuvre, la musique cesserait de n’être, dans l’inconscient des gens, qu’un élément du paysage global comme le sont les produits fonctionnels de la société (les voitures, les supermarchés, les banques, les restaurants, les magasins) pour, de nouveau, s’affirmer comme ce qu’elle a toujours été, un des plus beaux produits de l’imagination des hommes.

 

                                                                            Philippe Manoury. Paris Avril 1998.

                                                                            

Les partitions virtuelles

Wednesday, October 22nd, 2008

Deux univers coexistent dans mon activité de compositeur : celui de la musique instrumentale et celui de la musique électronique. Aussi loin que je puisse me souvenir, la question de leur confrontation et de leur intégration s’est toujours posée pour moi. Cette question n’est pas de celles qui appellent des réponses rapides ni simples car tout destinait ces musiques à suivre une chemin indépendant, un peu comme c’est le cas pour le cinéma et pour le théâtre. Les personnalités qui oeuvraient dans ces deux disciplines provenaient d’horizons et d’éducations parfois très différents, leurs expériences musicales n’était pas du tout du même ordre et leurs rapports à la composition ne se posaient pas dans les mêmes termes. Les compositeurs se séparaient en deux catégories très distinctes qui, non seulement ne se confrontaient pas, mais s’opposaient complètement : ceux qui composaient pour les voix ou pour les instruments et ceux qui produisaient de la musique pour bande magnétique. Les premiers ne voyaient dans les seconds que des “bricoleurs” plus ou moins habiles mais totalement ignorants des lois de la composition et de l’écriture, quant aux seconds, ils tenaient les premiers pour des musiciens prêts à entrer dans un musée conservateur et académique. Les personnalités qui, en France, ont réalisé les premiers travaux dans ce que l’on appelait alors la musique concrète, n’avaient, pour la plupart, qu’une culture musicale très rudimentaire. Cette naïveté par rapport à la composition leur a permit d’oser des expériences que, peut-être, des musiciens plus expérimentés auraient dédaignées mais elle ne demeure pas moins un trait caractéristique que le temps ne fait qu’accentuer. Cette opposition se reflète en particulier dans la querelle qui opposa des musiciens tels que Pierre Boulez ou Jean Barraqué au groupe qui s’était formé autour de Pierre Schaeffer dans les années 50. Les cultures étaient trop différentes et trop inégales pour pouvoir parvenir à un mode de pensée commun. Quelques tentatives de composition “mixtes” ont vu le jour parmi lesquelles ont peut citer Désert de Varèse ou Poésie pour pouvoir de Boulez. Dans le premier cas, le discours était basé sur une simple opposition entre ces deux supports, le second cas a été abandonné car il ne satisfaisait pas son auteur. Mais le problème de la confrontation de la musique instrumentale et de la musique électronique avait été posé. Karlheinz Stockhausen est de ceux qui trouvèrent le moyens les plus originaux dans ce domaine car, quoiqu’il ne réalisa ses oeuvres mixtes que plus tardivement, il proposa, dès ses premières oeuvres de musique électronique, une prise en charge de l’utilisation des moyens de la synthèse et du traitement des sons concrets dans une optique formelle qui trouvait une correspondance avec ses conceptions élaborées dans ses oeuvres instrumentales. Si la nature des sons et des techniques utilisées différaient d’un domaine à l’autre, ses oeuvres s’inscrivaient dans une logique d’une très grande cohérence formelle qui, le plus souvent, faisait défaut ailleurs. Ce fût, pour moi, le premier exemple qui m’ouvrit réellement les yeux sur les possibilités de confrontation de ces deux supports.

Vers les années 70 apparurent les premiers programmes de synthèse sonore par ordinateur dont le rôle allait être déterminant. Ils permettaient, d’une certaine manière, d’approcher certaines conditions de l’écriture musicale. La gestion et la formalisation de paramètres numériques contrôlant les différents composants du son pouvait, en quelque sorte, reproduire le phénomène de la composition instrumentale qui, lui aussi, est basé sur une élaboration et un traitement d’éléments distincts servant de matériau de base à une composition. En cela, cette méthode attira rapidement une catégorie de compositeurs plus habituée à ce mode d’approche qu’à celui consistant à travailler de manière plus intuitive, “à l’oreille” pourrait-on presque dire, sur le matériau musical comme c’était fréquemment le cas dans les musiques électroniques analogiques. Si l’on pouvait faire un parallèle entre la formalisation des programmes et celle de la composition, ces deux démarches proviennent néanmoins d’une situation culturelle très différente. Les personnes qui mirent au point ces premiers programmes n’étaient pas, dans la majorité des cas, des gens ayant une grande expérience de la composition. La distinction que j’ai opérée plus haut entre musiciens “acoustiques” et “électroniques” continuait d’être toujours visible. Mais, en cela, cette situation n’était guère différente de celles qui prévalaient dans toutes les autres disciplines dans lesquelles les machines électroniques s’étaient immiscées. Cependant quelque chose incitait également au rapprochement de ces deux modes d’expression. Des oeuvres avaient été composées dans ce sens et on voyait, ici et là, des musiciens appartenant à l’une ou l’autre de ces catégories se poser des questions. Ce sont ces échanges permanents d’une discipline vers l’autre, dont l’Ircam allait vite devenir le lieu privilégié, qui m’ont amené à concevoir ce que j’ai appelé les partitions virtuelles.

Il ne s’agit pas d’une méthode de composition à proprement parler, avec ses règles et ses lois, mais plutôt d’une conception de la composition dans un sens assez général. Le terme de partition virtuelle me semble avoir été prononcé pour la première fois par Pierre Boulez au cours de conversations que j’ai eu avec lui pendant les années 80. Ce n’est que vers 1986-1987 que je commençais à en définir la signification que je lui donne aujourd’hui. Je ne prétend pas, en cela, avoir résolu définitivement la question de l’intégration des musiques instrumentales et électroniques, mais avoir apporté une contribution assez précise sur ce que devrait être, à mon sens, la composition lorsqu’elle est confrontée aux technologies du temps-réel. A un niveau théorique, mais aussi pratique, ce principe est basé sur une volonté d’unification de ces deux univers au sein d’une approche plus ou moins identique. Cette unification passe, bien entendu, par l’abolition de certaines frontières qui n’ont pas manquées de s’ériger, soit entre ces deux univers, soit au sein même de l’un des deux. Ce qui était autrefois nécessaire au développement d’une idée ou d’une technique et nécessitait, pour ce développement, un certain isolement ou repli sur soi, n’est devenu, avec le temps, qu’une accoutumance à un mode de pensée ou de fonctionnement qui ressemble plus à une forteresse identificatrice qu’à un lieu d’échange fructueux. Ces frontières sont, d’une part, celles qui divisent la conception de la composition suivant le fait qu’elle est notée sur partition ou produit avec les moyens de la synthèse et d’autre part, à l’intérieur même de l’univers technologiques, le produit de cloisonnements qui existent de par la diversité des techniques dont on se sert pour produire le son. Ces techniques, d’abord utilisées séparément, coexistent désormais au sein des mêmes oeuvres. Elles n’ont cependant pas de mode d’approche unifié et remplissent des conditions très spécifiques. Enfin il y a un clivage qui, malgré les apparences, a la vie dure alors qu’en analysant de près la situation, il ne devrait, du moins théoriquement, ne plus poser de problèmes : c’est la séparation entre le temps différé et le temps réel. Comme on le verra, cette séparation est plutôt le fruit d’un choix technologique car, d’un point de vue strictement musical, rien ne semble la maintenir ni ne l’imposer dans le processus conceptuel de la composition. Ce choix technologique cependant conditionne grandement l’aspect esthétique et cette vision catégorielle des choses finit par encombrer inutilement le paysage musical alors qu’une plus grande simplicité dans l’unification des modes de pensée serait souhaitable. Il vient un moment ou toutes ces catégories, qui deviennent obsolète dans leur trop grande spécificité, doivent être dépassées. Pour moi, ce moment est arrivé. Les partitions virtuelles sont une réponse à cette question que je me pose depuis longtemps : pourquoi ne pourrait-on pas composer de la même manière, que l’on ait en face de soi, du papier réglé ou un ordinateur ? D’autres réponses doivent bien sûr exister, celle-çi m’est simplement personnelle.

Le principal problème, et il est de taille, qui continue de séparer ces deux supports est celui de la représentation. La représentation est évidemment un moyen de communiquer avec les instruments, une méthode pour fixer les idées, mais c’est aussi bien plus que cela. On sait parfaitement que le traitement et le développement d’une situation quelconque est éminemment conditionné par son mode de représentation. En quelque sorte, on peut affirmer que les développements que l’on fait subir à un matériau sont contenus dans son mode de représentation. Pour un musicien, ces modes de représentation peuvent avoir la forme d’une partition traditionnelle, mais aussi d’une liste de nombres, d’images graphiques, etc. Il y a cependant une distinction importante à faire quant à ces modes de représentation et quant à leurs natures respectives. On ne peut pas minimiser le rôle fondamental qu’a tenu l’écriture, non pas les différentes techniques d’écriture, mais le fait même d’écrire la musique, dans l’invention musicale. L’absence d’écriture dans la musique électronique est probablement un des phénomènes qui assura une parfaite étanchéité entre ces deux modes d’expression. Il y a ici un problème dont, pour des raisons de commodité évidentes, on persiste à penser qu’il n’a pas à se poser dans le contexte d’une musique basée sur des sons de synthèse mais qu’il va falloir, un jour où l’autre, aborder car il conditionne la pensée musicale toute entière et son développement. Il existe bien évidemment des modes de représentation sur lesquels travaillent les musiciens qui font de la synthèse électronique. Ces modes ne se situent cependant pas du tout au même niveau conceptuel que ceux qui définissent la notation musicale traditionnelle. La question de la représentation est au coeur de la problématique qui divise encore fortement musique instrumentale et électronique. Il est indispensable de l’aborder.

 

Symbolisme, perception et virtualité dans l’écriture musicale.

La notation musicale est de nature symbolique. Elle est, de ce point de vue assez proche de l’écriture dont certains travaux ont montré qu’elle était issue d’une représentation visuelle du phénomène qu’elle était censée représenter (pictogrammes), pour aboutir après de nombreuses évolutions (idéogrammes), à une conception symbolique dans laquelle toute idée figurative avait disparue (écritures phonétique et syllabique). On ne constate évidemment pas le même chemin dans la notation musicale, beaucoup plus récente, mais on peut y voir le même pouvoir d’abstraction de l’écriture en ce qu’elle n’est pas une description mais une représentation du phénomène sonore. Cela peut sembler curieux car la notation musicale ne représente qu’un phénomène d’essence tout à fait abstraite qui est le son et le parallèle avec l’écriture peut paraître alors un peu forcé. Cependant, dans son mode de représentation, il est clair que la notation musicale ne représente que partiellement le contenu sonore qui va en être déduit. Elle ne rend pas compte de la totalité perceptuelle de ce contenu mais que d’une partie, certainement la plus décisive pour le compositeur. Il est évident que, lors de la composition, le phénomène sonore n’est pas toujours totalement formé dans l’imagination. On connaît bien sûr l’exemple de Mozart disant que la musique se formait entièrement dans sa tête et qu’il ne lui restait plus ensuite qu’à la coucher sur du papier. Schoenberg s’est aussi expliqué sur ce fait dans Style et Idée : ” Il y a quelque quarante ans, j’écrivit mon premier quatuor à cordes op 7. J’avais pour habitude de me promener à pied chaque matin et de composer de tête 40 à 80 mesures complètes dans la quasi-totalité de leurs détails. Il ne me fallait ensuite que 2 ou 3 heures pour reporter sur le papier ces importants fragments déjà fixés dans ma mémoire”. Il n’y a aucun doute à avoir à propos de ces facultés mentales de conceptualisation. Cependant il paraît évident que l’imagination sonore, même lorsqu’elle semble à ce point ancrée dans le seul mental, est quand même située, d’une manière ou d’une autre, en référence à un écrit. Même dans ce cas, l’écrit reste bien évidemment la seule forme de représentation possible, ne serait-ce que pour la simple opération de mémorisation. La création musicale fonctionne également souvent par étapes successives, chacune des ces étapes pouvant être une nouvelle approche de l’objet final. Mais, même le processus créateur totalement achevé, l’écriture n’est toujours pas la description complète du phénomène sonore qui sera perçu. Elle est moins que cela. Il lui manque tous les éléments que l’interprète va y greffer afin de constituer un véritable objet musical. Or, comme on va le voir, ces éléments, pour la plupart, ne sont pas notables. En cela, la notation laisse le champ libre à l’interprétation. L’écriture musicale est basée sur un vocabulaire de signes extrêmement simple en regard de la réalité sonore. C’est même cette économie de moyens qui la caractérise qui a permit d’élaborer des constructions formelles d’une grande complexité. Il est probable que si l’écriture avait du rendre compte du phénomène sonore dans sa totalité, de telles constructions n’auraient jamais pu voir le jour. En quelque sorte, la notation musicale est une sorte de métonymie du phénomène sonore : le tout est exprimé par une partie seulement. Cette représentation symbolique possède un pouvoir similaire à celui du mot sur les choses : elle permet d’abstraire des catégories, de les manier, de les construire, elle permet surtout la déduction et toutes les opérations qui n’auraient pu avoir lieu si la représentation n’avait pas été dégagée de sa substance matérielle, c’est à dire la réalité sonore. Cette abstraction symbolique propre à la notation, est la condition même d’une grande partie de l’évolution musicale depuis les neumes grégoriens jusqu’à nos jours.

Une représentation quelconque, n’a cependant de véritable puissance créatrice que lorsqu’elle peut provoquer l’imagination de celui qui la travaille. Cette valeur existe pour le musicien lorsqu’il possède la faculté de se représenter “mentalement” ce qu’il écrit, en d’autres termes, lorsqu’il peut “entendre” intérieurement ce qui est représenté sur la partition. Il existe un lien perceptuel entre la notation musicale et sa réalité sonore un peu comme la lecture d’un texte peut provoquer des images dans l’esprit de celui qui lit. Cette faculté est grandement fonction de l’éducation et de l’entraînement du musicien. 1. Il faut en effet qu’il y ait dans la lecture de la musique le complément nécessaire à l’écriture puisque l’interprétation n’existe pas. Dans ce cas l’interprétation est imaginaire. Elle est provoquée par l’accoutumance à la lecture, par la faculté de percevoir les timbres instrumentaux, par exemple, par la seule lecture d’une partition. Chacun peut mesurer l’écart qui existe entre la lecture et sa propre facilité à en percvoir le contenu. Ainsi, beaucoup de compositions actuelles, comme celles de Helmut Lachenmann, utilisent des modes de jeu instrumentaux non traditionnels. Il a fallu pour cela inventer une sorte de “tablature” qui, d’ailleurs, varie grandement d’un compositeur à l’autre. L’écoute interne de la lecture de telles partitions est d’autant plus difficile quand ces oeuvres ne reproduisent plus les cas auxquels notre oreille a été éduquée (reconnaissance de hauteurs, d’intervalles, d’instruments …). Ces cas de figures anticipent, en quelque sorte, sur ceux que nous verrons  à propos de la musique électronique.

Un autre faculté propre à la notation musicale est sa virtualité. L’observation des conditions de l’écriture et de l’interprétation dans différentes partitions du répertoire est riche d’intérêt. Ces conditions forment d’ailleurs la base même de toute la tradition musicale occidentale. Un rapide survol historique montre clairement que, au fil des époques, l’écriture se fait toujours dans le sens d’une plus grande précision. C’est à dire qu’elle supplante progressivement tout un savoir qui provenait de traditions orales. De telles traditions finissent par devenir, au bout d’un certain temps, des “mauvaises habitudes” qui n’ont plus lieu d’être lorsque que le langage et la stylistique ont évolués 2. Si l’on prend, par exemple, la notation utilisée à l’époque baroque, on constate que n’y figurent, ni indication de tempi, ni indication de dynamiques, ni indication de phrasé… La notation est réduite à très peu de choses ce qui n’empêche nullement la grande complexité de certaines de ces oeuvres. Or l’interprétation de ce style de musique est fondé sur un grand nombre de ces valeurs qui ne sont aucunement notées dans la partition. Les compositeurs notaient ce qui était pour eux “les noyaux durs” de leur style propre, ce qui faisait que, dans le contexte de leur époque encore chargé de tradition orale, leur musique demeurait personnelle. Leur écriture comportait des éléments absolus ou relatifs suivant les cas,  qui allaient être “gauchis” et complétés par l’interprète. La somme des éléments qui vont donner naissance au phénomène musical n’est donc pas quelque chose qui est intégralement inscrit dans la partition. Bien que les traditions orales deviennent de plus en plus rares au fur et à mesure que l’écriture se précise, il est évident que cette dualité entre notation et interprétation continue de fonctionner quelque soit le style où l’époque. Il est important, à ce stade, d’observer où se situent les marges entre notation et interprétation et surtout de définir à partir de quelles conditions l’on peut parler d’interprétation.

L’interprétation agit sur des zones, mentales pour la plupart, à l’intérieur desquelles vont se trouver les valeurs qui détermineront les phénomènes sonores. Cette incertitude est la conséquence de l’imprécision, ou disons de la relativité de l’écriture. Les trois niveaux classiques sur lesquels se base l’écriture sont, par ordre de complexité : les hauteurs, les durées et les dynamiques. Le premier niveau est celui ou le pouvoir discriminateur de l’oreille est le plus fin : on peut ordonner une grande quantité de sons du grave à l’aigu sans problème. Mais, hormis les instruments à sons fixés tels que les claviers, on constate une zone d’acceptation assez grande de ce qui est une hauteur lorsqu’on entend un ensemble de cordes jouer à l’unisson ou même lorsqu’on examine la courbe d’un vibrato 3. La notation des temps est beaucoup plus floue en regard de la perception. Au delà d’un temps assez bref (que l’on peut avoisiner autour de deux secondes) il est déjà pratiquement impossible d’avoir une idée d’une durée si l’on ne la décompose pas en valeurs plus fines. De plus, un grand nombre d’études l’ont montré, le temps, dans une interprétation musicale, est soumis à une constante variation qui peut dépendre du contexte mélodique, harmonique ou stylistique. En tout état de cause, on ne peut pas ordonner un grand nombre de durées de manière aussi facile qu’en ce qui concerne les hauteurs. Quant aux dynamiques, le maximum semble avoir été atteint avec la célèbre étude de Messiaen Modes de valeurs et d’intensités. Ce cas de figure n’est même concevable que “très théoriquement”. Non qu’il soit impossible de percevoir plus de sept valeurs différentes échelonnées du ppp au fff, mais il est rigoureusement impossible d’exiger d’un interprète d’en définir plus. Ces exemples donnent une excellente description du caractère relatif de la notation musicale en regard de la perception. Si l’interprétation est fortement conditionnée par la notation, elle ne commence que lorsque l’autre n’intervient plus. Ces deux entités que sont la notation et l’interprétation se définissent par le choix de la nature absolue ou relative des composants. Mais, en tout état de cause, l’écriture interprétable ne se définit qu’à l’intérieur de zones plus ou moins floues. Ces valeurs sont virtuelles et ne deviennent réelles qu’au moment ou l’interprète les produit. On ne peut rigoureusement parler d’interprétation que lorsqu’il y a une incertitude sur la valeur réelle qui va intervenir.

Cette richesse de possibilités est offerte par un mode de représentation et ne pourrait pas exister sans lui. Le lien entre représentation et potentialité d’un matériau sonore est à la base de toute une réflexion qui a lieu en ce moment au sujet de la musique conçue pour ou par ordinateur, que cette musique soit destinée aux instruments traditionnels ou aux sons électroniques. C’est le second cas qui m’occupe ici bien évidemment car dans le cas des instruments acoustiques, quelque soit le mode de représentation que l’on s’est fixé au départ, on retombe fatalement dans la notation traditionnelle. On va voir que, si variées et si perfectionnées soient-elles, les méthodes de représentation dont on se sert pour composer de la musique de synthèse, n’ont pas du tout les mêmes valeurs que celles qu’on utilise dans la tradition vocale ou instrumentale.

 

Les modes de représentations sonores de la musique électronique.

On peut distinguer deux familles de représentation musicale dans le cadre de la musique électronique : celle qui traite des sons eux-mêmes, de leur morphologie, et celle, beaucoup plus abstraite qui traite de la composition des structures musicales. Le problème qui se pose concerne la nature des objets représentés dans le domaine de la musique de synthèse qui sont beaucoup plus variés et beaucoup moins standardisés que dans celui de la musique instrumentale. Ces objets ne sont pas obligatoirement réductibles aux catégories offertes par la notation traditionnelle, même s’ils peuvent les contenir. Il est important aussi qu’une représentation graphique soit en étroite relation avec la représentation mentale qu’on se fait de l’objet. Un compositeur organisant le schéma harmonique d’une composition instrumentale utilisera une notation rudimentaire qui ne tiendra compte, pour l’instant, que des phénomènes de hauteur à l’exception des durées, dynamiques, orchestration, phrasés, etc. Dans son esprit, et à ce stade de l’esquisse, l’objet sonore qu’il travaille n’est mentalement constitué que de ces relations harmoniques. C’est dans un stade ultérieur qu’il affinera cet objet en lui donnant une morphologie plus complète. L’ordre dans lequel ces opérations ont lieu n’est ici pris que comme exemple et peut fort bien être différent. Le même exemple pris dans le cas de sons de synthèses peut être comparé. Si l’on veut dépasser en finesse les catégories de hauteurs offertes par la notation traditionnelle, c’est à dire si l’on veut obtenir des coupures plus petites que le demi ou même le quart de ton, il n’y a guère qu’une représentation numérique qui s’impose. Elle a l’avantage de se prêter à toutes les opérations de calcul mathématique, sous quelque forme algorithmique que ce soit. Sa limitation cependant vient du fait qu’elle n’offre aucune base intuitive à partir de laquelle on pourrait extrapoler. Rien n’est moins convainquant, pour un compositeur, qu’une suite de nombres lorsqu’il cherche, dans la représentation des événements sonores, une vision imaginative.

Une autre possibilité actuelle consiste à créer des représentations graphiques du son  qui permettent, suivant les cas, d’opérer des manipulations diverses. La représentation sous forme de sonagramme permet d’obtenir une “coupe” dégageant les raies spectrales constituées par les différents partiels. On peut réécrire ou effacer ces raies spectrales afin de changer certains aspects du timbre. D’autres types de représentation graphiques, telles que celle qui donne le profil dynamique du son an amplitude et permettent des “zooms” pouvant aller jusqu’au sinus, c’est à dire au plus petit constituant possible, sont très efficaces dans les techniques de montage et de mixage. Ces méthodes ont l’avantage de proposer une représentation plus “intuitive” et plus directement “parlante” du son.

Il est clair que de tels outils relèvent plus de ce que l’on pourrait appeler une description morphologique que d’une écriture au sens ou on l’a définit précédemment. La situation est très complexe car on ne peut pas nier non plus que ces outils conceptuels existent ou, du moins, qu’il existe réellement des recherches dans cette direction. Tout ce qu’a apporté, depuis une vingtaine d’années, les modèles logiques et algorithmiques de l’informatique à la musique en sont la preuve. L’automatisation, partielle ou même totale, des processus compositionnels n’a, d’ailleurs, pas attendu l’invention des ordinateurs pour exister. Les machines étant, par nature, tout à fait adaptées à ce mode de travail, il aurait été inconcevable qu’elle ne le traite pas. En l’occurrence, les premiers essais utilisant les machines pour fabriquer de la musique ont été faits dans ce sens, les recherches purement sonores n’étant venues qu’après 4. On peut cependant faire la remarque suivante. Ces modes de représentation, logiques ou algorithmiques, peuvent comporter une puissance conceptuelle indéniable, ils présentent, en comparaison de l’écriture musicale traditionnelle, un désavantage de taille en ce qu’ils n’ont pas de valeur perceptuelle. Ils n’offrent pas la possibilité de se faire une représentation, sinon mentale, du moins perceptuelle du phénomène qu’ils engendrent. Ils sont, de ce point de vue aussi éloignés de la perception musicale que les représentations graphiques y sont noyées. Il y a là un fossé entre le travail sur les manipulations sonores et sur les structures compositionnelles que les méthodes de représentation diverses n’arrivent pas à combler ni à unifier. Il est un fait qu’un code numérique, ou une représentation graphique quelle qu’elle soit, n’est jamais parvenu à nourrir l’imagination d’un compositeur en vue d’en tirer des conséquences musicales. Ils ne sont que des méthodes de gestion de paramètres ou de manipulations qui, aussi puissante soient-elles, se révèlent incapables de représenter mentalement un contenu sonore réel. Il ne s’agit pas là d’un problème d’inacoutumance à un mode de représentation nouveau mais d’une différence de nature fondamentale entre la notation symbolique qui est celle de l’écriture traditionnelle et celles, numériques ou graphiques, dont on se sert avec les outils de synthèse. Les notations utilisées dans le cas des sons électroniques ne permettent pas de représentations mentales, au sens ou un musicien peut “entendre” intérieurement une partition par la seule lecture. Une représentation numérique ou graphique n’est pas, et ne sera jamais une partition, au sens ou la conçoit un compositeur. Ces différences ne donnent pas pour autant la suprématie d’un mode de représentation sur un autre. Ils indiquent les natures fondamentalement différentes qui existent entre la conception musicale qui prévaut pour les instruments traditionnels et celle qui est utilisée pour les outils de synthèse.

Les modes de représentation et les signes dont nous nous servons lors de la représentation des événements de la synthèse sont, pour le moment, très illustratifs et descriptifs de la réalité sonore. Or, on l’a vu, la force même de la représentation musicale dans l’écriture tient grandement à son caractère symbolique et métonymique et non exhaustivement descriptif. Dans l’état actuel de notre situation vis à vis des matériaux de la musique électronique, nous avons du mal à concevoir un type d’écriture qui rejoindrait, par son aspect symbolique, certaines possibilités de l’écriture traditionnelle telle que je l’ai décrite plus haut. Il est clair que la non-standardisation des objets est un obstacle de taille. Cependant, ce n’est pas tant les objets qui nous importent dans le problème de la représentation que les méthodes de transformations et de développements. Comme on le verra par la suite, l’idée d’une standardisation et d’une unification des méthodes diverses n’est pas impensable. Lorsque le vocabulaire général, qui est encore très éclaté, se réduira autour de conceptions globales des techniques diverses de la musique électronique, la possibilité d’une écriture symbolique se fera peut-être jour. Il est probablement trop tôt pour l’affirmer, mais il est grand temps de commencer à se poser le problème. Très certainement, nous n’avons pas encore découvert les principes de ces nouveaux modes de représentation et rien n’indique, pour l’instant, qu’il seront graphiques. Ils sont encore dans un type de représentation qu’il reste peut-être encore à inventer. Le passage de la description figurative à la représentation symbolique me semble un problème qu’il sera indispensable, à un moment ou à un autre, de traiter. Je n’ai, pour l’instant, aucune idée sur la manière d’y parvenir, simplement l’intuition qu’il faudra y parvenir. De ce point de vue, et en acceptant une certaine ironie vis à vis de la situation, nous sommes un peu comme ces peuples de Mésopotamie qui, 3000 ans avant notre ère, inventaient les premiers signes qui permirent non seulement de fixer, mais aussi de faire évoluer notre pensée.

 

Les partitions virtuelles.

En l’absence de ces outils conceptuels, il reste cependant à gérer la situation présente. Il semble acquis, vu la convergence d’un grand nombre d’oeuvres, que la mixité, c’est à dire l’alliance de l’électronique et de l’instrumental, triomphe de la solution qui consistait à n’offrir que de la musique conçue pour support synthétique. Si une nouvelle technologie se doit d’apporter de nouveaux concepts dans la discipline qu’elle sert, elle doit également intégrer le savoir-faire qui est en cours dans cette discipline. Ce savoir-faire est construit, selon moi, dans cet échange permanent entre l’écriture et l’interprétation. Les systèmes en temps-réel autorisent bien évidemment ce que l’on nomme du terme très prisé actuellement, voire même abondamment galvaudé, d’interactivité. Comme la virtualité était présente dans le couple écriture/interprétation depuis toujours, l’interactivité n’est pas non plus une chose nouvelle en musique. L’image des quatre musiciens d’un quatuor à cordes dont chacun produit de la musique tout en étant constamment à l’écoute de ses trois partenaires en est, entre autre, un exemple bien réel. Il ne s’agit cependant ici que d’interprétation mais au départ l’enjeu se situe bien là : faire entrer l’interprétation dans le contexte de la musique électronique. L’interprétation,  commence là ou s’arrête l’écriture, et est rendue possible par la nature même de cette écriture, son aspect métonymique. C’est en partant de l’analyse de ce que sont les conditions de l’écriture et de l’interprétation dans la musique traditionnelle que j’ai déterminé ce qui devait constituer, selon moi, les bases théoriques de la musique électronique en temps-réel. L’intrusion de l’outil technologique dans la création musicale bouleverse une quantité de choses. Il est normal que certaines données de la composition soient modifiées sans quoi la technologie ne serait rien de plus que ce qu’est la calculatrice électronique au calcul mental : une façon de faire la même chose avec plus de sûreté, plus de rapidité et moins de réflexion. Artistiquement, cette situation ne présente pas le moindre intérêt. Mais il est aussi normal l’outil technologique puisse s’adapter à une culture et s’intégrer à des pratiques qui sont à la base de cette culture. C’est dans ce mouvement d’adaptation réciproque, à double sens, que je conçois l’alliage de la technologie avec la pratique musicale. C’est pourquoi, quelque soit le sens que l’on donne aux termes de partitions et d’interprétation, je conserve la conception des données absolues et relatives comme concept de base dans les partitions virtuelles.

Les partitions virtuelles posent, comme prémisse, une donnée qui me semble être la base même de ce que l’on appelle le “temps réel” et qui est fondée sur la possibilité de détecter et d’analyser des événements produits en temps réel, c’est à dire, en musique, des événements produits par l’interprétation. Dans un premier temps, il s’agit de faire entrer les critères d’interprétation dans la musique électronique mais il va de soi que ces critères sont intimement liés à une stylistique particulière, voire à une époque, à des modes tout autant qu’à une analyse du texte à interpréter. Dans le cas d’une musique en devenir, les critères d’interprétation ne peuvent pas être du même ordre que dans celui d’une musique déjà codifiée culturellement. Il n’existe pas, à proprement parler, de critères d’interprétation en soi. Dès lors que l’on veut capter et faire interférer des phénomènes d’interprétation dans un contexte nouveau il semble évident que la conception du texte ou de la partition doit être également différente. Cependant ces partitions virtuelles sont basées sur la même appréciation que celle que j’ai donnée au sujet des partitions traditionnelles : elles ne donnent pas la totalité du contenu sonore, mais une partie seulement. Cette partie, qui  est codée dans la mémoire de la machine, demeure invariable quelque soit la manière dont l’interprète agira. La part manquante est déterminée par les relations qui sont établies entre l’interprète et la machine. C’est l’analyse en temps-réel des données instrumentales, ou vocales, qui définira les valeurs réelles qui serviront à produire le son. La musique, dans ce contexte déterminé, ne peut surgir que lorsque les données captées de l’interprète entrent en connexion avec celles qui sont fixées dans la machine. Elles sont, on l’a vu, organisées à l’intérieur de zones et non en tant que valeurs réelles puisque c’est comme cela que fonctionne l’interprétation. La partition virtuelle est donc une partition dont on connaît, a priori, la nature des éléments qui vont être traités mais dont on ignore les valeurs exactes qui vont définir ces éléments.

L’influence de données de l’interprète sur le programme est déterminée par le choix de ce qui constitue les valeurs absolues ou relatives du contexte musical dans lequel on se situe. Les valeurs absolues sont celles qui, d’une exécution à l’autre, ne varient pas. La connexion entre l’interprète et cette partie des paramètres fixés est inexistante car, quelque soit la manière dont l’interprète agit, ces valeurs restent rigoureusement identiques. Pour parler en termes anthropomorphiques on pourrait dire que, dans ces cas là, la machine “n’entends” pas ce que produit l’interprète. Les valeurs relatives, elles, seront soumises au contrôle de l’interprète. La machine les “entends”, les détecte, les analyse, les convertit en paramètres et les utilise dans les calculs nécessaires à la production de tel ou tel composant du son. Imaginons un instrument virtuel produisant de la synthèse. On considère que, parmi la grande quantité de paramètres nécessaires à la production du son, une partie d’entre eux soient “verrouillés”, c’est à dire qu’ils ne sa placent pas dans le champ d’influence de l’interprète. Les valeurs affectées à ces paramètres sont alors déterminées une fois pour toute dans une liste que le processeur viendra lire le moment venu. L’autre partie de ces paramètres est fournie par une détection et une analyse des comportements instrumentaux et variera continuellement soit en reproduisant à l’identique les résultats de cette analyse, soit en les modifiants par le biais de fonctions de transfert. A un autre moment, le verrouillage et le déverrouillage porteront sur une autre distribution de paramètres. Cette situation, on le voit, comporte deux aspects : l’un fixe et l’autre mobile. On y reconnaît ce qui, dans l’écriture, était invariable et ce qui était soumis à de déviations, des modifications, à tous les éléments que l’interprète produit, en temps-réel pourrait-on dire, et qui n’étaient pas inscrits dans le texte.

Cette dimension indéterministe peut avoir des conséquences plus ou moins importantes sur la morphologie du discours musical. Cette marge aléatoire peut être, au moins, celle qui définit les conditions traditionnelles de l’interprétation, à savoir ce qui détermine une qualité sonore, un phrasé, une attaque, une durée, etc., elle peut être, au plus, responsable de la structure entière du discours musical qui, dans ce cas, sera organisée en fonction des données reçues par l’interprète. Dans ce dernier cas, cela confine au statut de l’oeuvre ouverte et de la musique aléatoire, et peut aller, en bout de course, jusqu’à l’improvisation. C’est là une affaire de choix compositionnel et de choix esthétique que je ne veux pas traiter dans ce contexte. Ces choix sont avant tout d’ordre esthétiques mais sont également tributaires du type d’analyse que l’on effectue sur le son de l’interprète.

 

Reconnaissance et suivi.

L’organisation des partitions virtuelles est basée sur deux principes qu’il est important de distinguer : celui de la reconnaissance et celui du suivi. Par reconnaissance, il faut entendre la possibilité de se repérer dans un contexte déjà connu à l’avance mais qui risque d’être perturbé. C’est le cas de ce que l’on nomme improprement “suivi de partition” et que l’on devrait appeler “reconnaissance de partition”  La reconnaissance d’une partition jouée par un interprète se borne généralement à se repérer dans une succession chronologique d’événements tout en admettant une certaine tolérance à l’erreur. On attend un événement déjà mémorisé et le processeur doit le reconnaître instantanément. La partition instrumentale est déjà codée à l’avance, et le processeur compare les événements détectés avec ceux qu’il est censé reconnaître chronologiquement. En général cela se fait au moyen d’une “fenêtre d’analyse” qui joue sur la reconnaissance non d’événements isolés, mais d’une collection d’événements. C’est ce qui permet d’introduire une clause de tolérance à l’erreur car si trois événements sur cinq sont reconnus, par exemple, le processeur n’interromps pas son travail et en “déduit” que la partition détectée est bien ressemblante à celle qui est codée dans sa mémoire. C’est un des cas les plus délicats à traiter car, suivant les instruments utilisés, il est nécessaire de choisir des options différentes. La reconnaissance d’une partition monodique peut très bien se faire de manière acoustique : un micro capte le signal puis, grâce à une analyse du spectre, en calcule la fréquence fondamentale. Si cette fréquence correspond à la note attendue, alors l’événement est reconnu et le système reproduit la même opération et ainsi de suite. La reconnaissance d’une partition polyphonique pose beaucoup plus de problèmes car  lorsque quatre notes sont jouées simultanément, il est très difficile de déterminer à quelles fréquences fondamentales appartiennent la superposition de tous les composants des spectres. Des recherches existent dans cette direction [5.Miller Puckette, à l’Université de San Diego, réalise actuellement des recherches sur la détection acoustiques des instruments à corde. Ces instruments pouvant produire plusieurs sons à la fois, en tout cas deux de manière tout à fait simultanée, le problème de la détection polyphonique est abordé.] mais, pour le moment, on en est réduit à utiliser un type de détection purement mécanique tel que le code MIDI. La différence entre ces deux types de détections, acoustique et mécanique, n’a guère de conséquences sur la suite de la composition car il ne s’agit pas encore ici de contrôler quoi que ce soit mais de se repérer dans une partition. L’avantage de la reconnaissance de partition est cependant de tout premier ordre dans la gestion temporelle de la musique car, une fois cette étape maîtrisée, s’offre la possibilité d’introduire autant de points d’ancrage temporels que l’on désire entre la partition instrumentale et la partition électronique. A chaque événement reconnu, pourra être synchronisé tel ou tel type de son, de traitement, de processus dont certains, tels que l’échantillonnage en temps-réel, doivent obéir à une précision de l’ordre de quelques millisecondes. C’est la condition sine qua non pour en finir avec la rigidité temporelle des anciens systèmes et pour donner à la musique électronique une souplesse temporelle au moins égale à celle qui existe dans le monde instrumental.

Le suivi est d’un tout autre ordre. Par “suivi” on doit comprendre la détection d’événements qu’on ne connaît pas à l’avance. Le processeur détecte des valeurs mais ne les compare pas avec une liste déjà établie a priori. Il ne fait, sauf cas particuliers, aucune comparaison et accepte tous les événements comme également valables. Le suivi peut porter indifféremment sur n’importe quel composant sonore, hauteur, enveloppe dynamique, catégories spectrales, comportements acoustiques divers etc. C’est à ce niveau que s’opèrent toutes les opérations de contrôle qui permettent de modifier en temps-réel les paramètres de synthèse ou de traitement. C’est à ce niveau également que la dimension de l’interprétation peut servir de modèle pour l’élaboration des sons électroniques. C’est ici que le compositeur peut introduire dans sa partition la virtualité qui fait que le processeur peut mesurer l’écart qui existe entre la notation et le phénomène sonore produit à partir de cette notation. Un exemple simple, tiré de ma composition En écho pur soprano et système en temps reel 5, peut donner une explication de ce phénomène. Une voix humaine peut produire des voyelles à partir de la simple notation d’un texte sous des notes. Les voyelles sont définies acoustiquement par ce que l’on nomme les formants dont les fréquences se situent dans des zones assez bien connues. Il est cependant absolument impossible d’exiger d’un chanteur qu’il produise ses formants sur ces fréquences données. Cela fait partie de ces catégories sonores qui sont productibles mais absolument pas notables car “humainement” impossibles à contrôler. C’est exactement l’écart qui existe entre la complexité du phénomène sonore et son écrit. Cela dit, un processeur peut très bien faire l’analyse de ces formants et en opérer un suivi de façon tout à fait continue et exacte. Aucune valeur précise n’est attendue puisque l’interprète n’a pas la possibilité de les fournir avec exactitude. Ces valeurs détectées sont alors envoyées à un algorithme de synthèse qui les utilise en temps-réel. Le timbre de ces sons de synthèse reproduit alors une qualité qui est celle de la voix au moment ou l’interprète les chante. On reconnaît les différentes couleurs des voyelles dans les accords produits électroniquement. Ces sons de synthèse sont, d’autre part, définis harmoniquement sous une forme totalement fixée qui ne variera pas quel que soit la manière dont chante l’interprète. D’un côté on a des valeurs absolues, fixées une fois pour toute, de l’autre des valeurs relatives qui détermineront des qualités sonores en fonction de l’interprétation. Cette dualité entre valeurs absolues et relatives, qui définit les conditions de l’écrit et de l’interprétation dans la musique instrumentale et vocale, a déjà évoquée précédemment mais, dans le contexte de la musique électronique, détermine deux catégories qui continuent d’alimenter une grande querelle qui, à mon sens, n’a plus lieu d’être : celle du temps-différé contre le temps-réel.

 

La querelle des temps.

On observe un important clivage entre les compositeurs qui se réclament des techniques en temps différé et ceux, beaucoup moins nombreux, qui optent pour une utilisation du temps réel.  Ces deux termes, d’ailleurs, doivent être pris avec précaution. Comme on le verra, une grande partie des musiques qui se définissent comme appartenant à la catégorie du “temps réel” ne proposent finalement qu’un aménagement pratique des vieilles méthodes de studio en “temps différé” tout comme les musiques réellement conçues avec les techniques du “temps réel” acceptent une grande part de prédétermination absolue dans leur constituant, ce qui est la marque du “temps différé”. On peut résumer rapidement les situations dépendant du temps-réel et du temps-différé en disant que dans le premier cas, l’analyse des données de l’interprétation modifient la totalité ou une partie des aspects morphologiques du discours musical, alors que dans le second cas, ceux-çi restent identiques quelque soient les critères d’interprétation comme c’était le cas dans les anciennes musiques pour bande magnétique.

S’il est un élément fondamental qui détermine ces clans que sont le “temps réel” et le “temps différé”, c’est bien le Temps lui même. Non pas le temps psychologique mais le temps musical objectif, celui qui détermine les conditions de synchronisation et de coordination entre les événements. Le problème s’est tout de suite posé lorsqu’on a voulu faire dialoguer un temps immuable, celui des bandes magnétiques, avec un temps modulable, celui des instruments dans les premières musiques mixtes. Plusieurs cas de figures ont été tentées pour résoudre ce délicat problème de superposition. Un chef d’orchestre , ou des instrumentistes, peuvent suivre le déroulement d’une musique couchée sur support fixe “à l’oreille” si certains éléments sonores agissent comme des signaux de repérage. En y réfléchissant, c’est un peu le cas très classique d’un chanteur d’opéra attendant un “repère” dans l’orchestre soit pour prendre son intonation, soit pour chanter, soit pour accomplir un geste scénique. Dans un second cas, lorsqu’une précision rythmique beaucoup plus grande est demandée, comme dans le cas de modifications des tempi dans lesquels il faut synchroniser parfaitement les instruments et les événements électroniques, une autre solution consiste à diffuser un “click-track” (un bruit de métronome enregistré) que le chef écoutera par l’intermédiaire d’un petit écouteur placé sur son oreille. Cela permet d’être renseigné continuellement sur le bon tempo mais offre, outre le sentiment désagréable de jouer “au métronome”, le désavantage de rendre impraticable les continuelles variations de tempi qui, même lorsqu’elles ne sont pas inscrites sur la partition, sont nécessaires à l’interprétation. La troisième solution, qui ne devrait être qu’un cas particulier mais que l’on rencontre malheureusement très souvent, est de ne vouloir aucune synchronisation précise entre ces deux discours. Il est clair que les choses ne sont pas aussi tranchées dans la réalité d’aujourd’hui. On ne compose plus guère pour supports fixes tels que les magnétophones qui se sont vus remplacés progressivement par des systèmes sur disques durs. Ainsi sont souvent présentées comme “musiques en temps-réel” des oeuvres qui, quelque soient leurs qualités musicales intrinsèques, reproduisent le vieux schéma des musiques mixtes dans lesquelles le tempo de la bande était le maître du jeu. La seule chose qui soit remise en question, par rapport aux musiques sur bande magnétique, est la faculté de déclencher des séquences de manière synchrone avec un son instrumental. Mais, une fois la séquence déclenchée, le jeu de l’interprète n’aura plus d’incidence sur le devenir de l’oeuvre avant le prochain déclenchement. Tout au plus peut-on démarrer et stopper les séquences pré-composées avec plus de liberté. Cela est dû, pour l’instant, grandement à des impératifs technologiques qui font que, si l’on veut qu’une oeuvre puisse être jouée avec la même facilité que n’importe quelle oeuvre instrumentale, on est obligé de faire appel à une technologie largement divulguée par les outils du commerce qui ne permet pas, en général, de produire des musiques dans lesquelles la part de l’interprète puisse avoir une responsabilité sur l’oeuvre à un niveau équivalent à celui de la musique instrumentale. En contrepartie, les oeuvres mettant en jeu une dimension interprétable conséquente ne sont, pour le moment, possible que sur une technologie encore peu divulguée limitant ainsi les potentialités d’exécutions. Cette situation évolue, bien évidemment, dans le sens d’une plus grande accessibilité aux performances technologiques puissantes, mais contribue largement à entraver une évolution de la pensée musicale qui devrait remettre en question certains fondements même de la composition lorsque les moyens théoriques et techniques existent pour cela. Il n’y a aucune raison de se limiter à des catégories de temps aussi grossières que les seuls démarrages et arrêts de séquences dès lors que les outils technologiques le permettent car cela revient, musicalement parlant, à concevoir une oeuvre dans laquelle les points de synchronisation sont beaucoup plus espacés et soumis à un contrôle beaucoup plus lâche que dans n’importe quelle autre oeuvre. Imaginons, pour donner un exemple concret de cette situation, une pièce d’orchestre dans laquelle l’écriture ne prendrait en compte que la synchronisation du début de plusieurs séquences mais ou il n’y aurait plus de contrôles temporels internes dans leurs superpositions. Ces cas existent bien évidemment et ils peuvent avoir une raison d’être tout à fait valable (Zeitmasse  de Stockhausen ou Pli selon pli et Rituel de Boulez explorent systématiquement ces principes d’indépendance temporelle entre les structures) mais ils ne peuvent, en aucun cas, constituer une norme qui régirait une condition générale d’écriture. Cette dualité de situations impose finalement un choix entre une technologie en temps-différé et une autre en temps-réel et ce choix technologique provoque fatalement des répercussions sur un choix esthétique. Ce choix limitatif est souvent la conséquence d’oeuvres dans lesquelles on constate un choc stylistique entre une écriture instrumentale basée sur une articulation précise et une partie électronique qui ne peut pas bénéficier de la même finesse d’articulation et se concentre alors sur des événements plus massifs et plus monolithiques.

Les séquences pré-composées en studio ne bénéficiant que des options de déclenchement et d’arrêt en temps-réel appartiennent totalement au temps-différé, tandis que les musiques qui acceptent une part de mobilité dans leur constitution dépendent du temps-réel. Cette part de mobilité, qui n’est pas obligatoirement comparable à ce qui constituait les musiques aléatoires est identique à la mobilité qui est de fait dans toute musique instrumentale. Pendant longtemps, et non sans raison, les partisans de la musique en temps-différé avaient une attitude critique quant au manque de finesse et de raffinement qu’offraient les moyens de synthèse en temps-réel. Cette critique tend aujourd’hui à n’avoir plus de viabilité car les systèmes en temps-réel offrent désormais une puissance de calcul qui permet d’avoir un contrôle d’une très grande finesse. Le dilemme entre ces deux choix semble plus le produit d’une conception, d’une part, héritée des techniques de studio classiques dans lesquels les compositeurs étaient habitués à tout fixer (le vieux réflexe de la bande magnétique) et de l’autre, chez des musiciens pour qui l’écriture instrumentale était naturellement soumise aux gauchissements de l’interprétation. Cette querelle du “tout-temps-réel” ou du “tout-temps-différé” me semble pouvoir être définitivement levée car, comme dans tous les cas semblables, ce ne sont jamais les positions extrêmes qui aboutissent aux résultats les plus intéressants. Il est clair que la composition comporte énormément de cas de figures qui sont inaccessibles au temps-réel, en particulier dans tout ce qui concerne les constructions qui demandent une prédiction sur ce qui va se passer. Un trajet complexe de spatialisation, une évolution calculée de paramètres de synthèse nécessitent souvent une mise au point définitive à laquelle la situation du temps-réel pourrait être fatale. Il est clair aussi que la précision qu’un compositeur peut exiger d’un interprète soit également valable pour un processeur. On veut exactement telle chose et non une autre. Une composition, on l’a vu, peut aussi bien comporter des éléments qui ne varieront pas quelque soit la situation de l’interprétation, que des éléments qui seront soumis à ces variations d’interprétation. La distinction doit se faire ici entre le choix des valeurs absolues et des valeurs relatives qui formeront la composition. Si l’on raisonne au niveau des systèmes en temps-réel, il est évident que rares sont les cas de figures dans lesquels rien n’est fixé à l’avance. La distinction montrée plus haut entre les éléments absolus d’une partition instrumentale et les éléments relatifs à l’interprétation peut très bien servir de base à l’édification de partitions électroniques qui sont basées sur ce même modèle. C’est dans le choix conceptuel des objets musicaux qui constituent l’oeuvre que doit se faire la distinction entre ces deux entités et non dans une prise de position par rapport à une technologie qui appliquerait d’elle-même cette décision. L’indépendance temporelle des événements superposés dans une composition mixte, dès lors que les outils théoriques et pratiques existent pour cela, doit être aujourd’hui la conséquence d’un choix esthétique plus que celle d’une limitation technologique. “Mon paletot aussi était idéal”, cette phrase de Rimbaud reprise par Boulez dans Penser la musique aujourd’hui est malheureusement toujours d’actualité. La prise de position pour le temps différé ou pour le temps réel, en d’autre termes la répartition des événements constitués de valeurs absolues ou relatives, doit désormais cesser d’être un choix technologique pour devenir un choix compositionnel.

 

Le paramètrage numérique comme valeur de métamorphose.

Un des grands intérêts de la situation offerte par le principe de la détection et de l’analyse des sons instrumentaux dans le cadre du temps réel me semble résider dans la possibilité d’opérer des métamorphoses d’une catégorie sonore dans une autre. Cela est rendu possible par la conversion des valeurs analogiques en paramètrages numériques. Pour un processeur, toute valeur détectée dans un signal acoustique peut être paramètrée de manière numérique. Pour lui, toutes ces valeurs numériques sont égales comme on dit que le sont tous les citoyens devant la loi. C’est au compositeur d’en déterminer une hiérarchie et d’en déduire une structure de relations. Que ce soit une valeur de hauteur, de temps où de dynamique mais aussi des valeurs plus fines portant sur l’analyse spectrale d’un son que ce soit par son contenu fréquentiel ou formantique, le résultat est codé numériquement. Cette faculté de réunir des composants acoustiques différents sur une même échelle de valeurs permet de les faire s’influencer mutuellement, et de faire en sorte qu’une catégorie sonore puisse contrôler une autre catégorie sonore, voire un ensemble de catégories. Ainsi une valeur de temps ou de durée, peut influencer une valeur de transposition de hauteurs, l’analyse d’une enveloppe dynamique peut diriger un trajet de spatialisation. Un tel mélange de catégorie sonore est, bien entendu, totalement impensable dans la musique instrumentale. Grâce au paramètrage numérique il existe une équivalence de représentation des différents composants sonores qui peut très bien servir d’étalon autour duquel seront déterminés différents aspects du discours musical. L’interprétation, dans ces cas, n’est plus du même ordre que dans celui de l’acception classique de ce terme car elle pénètre entièrement la morphologie de la partition. Dans Pluton, j’ai utilisé des valeurs dynamiques comme critères de définition d’un choix d’échelles d’intervalles et dans Neptune, c’est le processeur lui-même qui, par le fait de calculs aléatoires, produit des déviations d’ambitus et de tempi sur lesquels sa basent les interprètes. En y réfléchissant bien, le cas de catégories s’influençant mutuellement n’est pas nouveau dans la musique : une acoustique particulière peut orienter un choix de tempo qui lui-même détermine des valeurs dynamiques et rythmiques. Mais dans le cas cité précédemment, la détection des valeurs d’interprétation peut aller jusqu’à la prise en charge d’éléments fondamentaux du discours musical. Là encore, l’importance que l’on voudra bien accorder à l’influence de ces critères temps réels sur la conception même de la musique est une affaire de choix esthétique.

 

Échantillonnage, transformation et synthèse : passé et avenir.

Trois domaines partagent actuellement la somme des travaux qu’effectuent compositeurs dans la musique électronique : l’échantillonnage, les transformations des sons instrumentaux ou vocaux et la synthèse sonore. Les deux premiers reproduisent la dualité qui existait dans les années 50 entre la musique concrète, spécialité du club d’essai de la R.T.F. à Paris, et la musique électronique pure sur laquelle le Studio de Cologne a fait les premières expérimentations. Ces deux démarches opposées au début se sont unifiées, dès 1955/56, dans le Gesang der Junglinge de Stockhausen. Ce n’est que dans les années 70 (pour la synthèse) et 80 (pour l’échantillonnage) que ces techniques apparurent dans l’informatique musicale. mais elles restèrent l’apanage du temps différé.

La synthèse sonore, de ce dernier point de vue, est l’instrument le plus puissant car, suivant les modes de synthèse utilisés, on peut construire le son en autant de paramètres que l’on veut qui seront autant de variables indépendantes pour déterminer tels ou tels aspects du son. Le problème qui se pose fréquemment pour les compositeurs est celui d’une relativement grande inertie du son lorsque la gestion des paramètres n’est pas suffisamment complexe. Lorsque l’on analyse l’aspect acoustique d’un son instrumental dans le temps, on est frappé par l’immense diversité et variabilité des comportements qui, lorsqu’ils doivent être reproduits par les méthodes de synthèse pure, demandent un contrôle d’une extrême complexité. De ce point de vue, la synthèse, définie comme un calcul de paramètres totalement préétabli, est une technique relevant complètement du temps différé puisqu’il n’y a aucune détection ni analyse d’un signal en temps réel.

L’échantillonnage a connu d’emblée un grand succès par le fait même de pouvoir combler en variété de comportements les difficultés que posent la synthèse. Cependant, si la technique de l’échantillonnage permet d’obtenir un résultat sonore satisfaisant de manière assez rapide, elle perd, en possibilités de contrôle, tout ce qu’offrent les techniques de synthèse. Ses potentialités de transformation et de développement sont d’ordre globales et ne pénètrent pas la structure interne du son. On peut lire un échantillon dans différents sens (à l’endroit, à l’envers, par traitements granulaire …), à différentes transpositions, dans des tempi variables, le filtrer, mais on ne peut pas le décomposer en petits atomes qui sont comme autant de petits instruments participant d’un son total. Il est vrai que la composition, souvent, peut très bien se satisfaire de cette restriction. Il n’y a pas toujours de corrélation évidente entre ce que l’on entends par “richesse sonore” et par “complexité conceptuelle”. Synthèse et échantillonnage sont, en quelque sorte, les compléments l’un de l’autre et il est évident que c’est souvent dans le sens d’une complémentarité qu’ils sont utilisés. En schématisant quelque peu, on peut s’apercevoir que la synthèse est plus fréquemment utilisée dans la gestion des structures continues, tandis que l’échantillonnage se révèle efficace dans un contexte plus ponctuel, discontinu et rythmique. La preuve en est que les premières oeuvres de synthèse par ordinateur, comme celles qu’ont composées John Chowning et Jean-Claude Risset, portent exclusivement sur des évolutions continues tout comme les premières pièces de musique concrète pratiquaient sans concession la rupture de ton. C’est le combat de la continuité des nombres contre le coup de ciseau 6. La transformation des sons instrumentaux est apparue aux USA sur des instruments analogiques mais c’est encore Stockhausen qui en donnera une première vision cohérente dans Mantra en 1970. Le traitement des sons est aussi un procédé très global en ce sens qu’il affecte la totalité du spectre soit par addition (techniques du frequency-shifter ou du ring modulator), soit par soustraction (filtrage) soit par transposition (harmonizer) ou réverbération et spatialisation. Répons de Boulez, en 1981, en fera une première utilisation plus complexe et maîtrisée par l’outil informatique. Ces techniques de transformation sonores, mise à part la réverbération et la spatialisation, ont été à la base de tout les systèmes en temps réel et c’était même, il y a quelques temps, ce qui en constituait l’essentiel.

Ces trois catégories étaient au début très séparées. On ne les utilisait qu’une à la fois. Bien que plus intégrées dans un même discours de nos jours, elles n’en restent pas moins assez séparées quant aux modes de composition qu’elles développent. Il est clair que, au bout de la chaîne de calcul qu’effectue un processeur pour les réaliser, le procédé est plus ou moins identique. Ce sont les modes d’approches qui diffèrent ainsi que les types de contrôles qu’on y effectue. Dans la plupart de mes compositions mixtes, j’ai eu l’occasion d’élaborer des principes qui reposent sur une hybridation de ces différentes méthodes. Le cas d’un synthèse sonore dont l’évolution, soit formantique, soit prélevée de l’analyse en temps réel d’un son instrumental ou vocal participe également du domaine du traitement et de la synthèse. Quant au procédé d’analyse/resynthèse sur lequel est développé actuellement un effort considérable, il permet dans certains as de reproduire avec une qualité confondante l’image sonore d’un son enregistré mais avec toutes les possibilités de contrôles puissants que permet la synthèse 7. La synthèse en temps réel, parvenant à rivaliser en qualité sonore avec la techniques de l’échantillonnage se substituera à cette dernière lorsqu’il sera possible d’effectuer également ces analyses complexes en temps réel. Ceci n’est qu’une affaire technologique qui, comme les autres, fonctionnera lorsque les processeurs de calcul auront la puissance suffisante. Ce cas est aussi ancien que l’existence des machines.

L’abolition de tous ces catégories est, selon moi, inéluctable, et il est souhaitable que ces catégories, tout comme celles du temps réel et du temps différé, finissent par se fondre en une seule et même technique unitaire relevant à la fois du traitement ou de l’échantillonnage mais dont les modes de contrôles seraient ceux de la synthèse dont une partie des paramètres serait géré par une analyse en temps-réel. Une fois cette unification réalisée, je pense que la question de la représentation symbolique, telle que je l’ai exprimée plus haut, pourra trouver un terrain propice à son développement. Mais, d’ores et déjà, les arguments théoriques existent et les barrières technologiques finiront par tomber. Le principe des partitions virtuelles est une des possibilité de cette unification. Il y en a certainement d’autres. Encore faut-il qu’un nombre suffisant de compositeurs en prenne conscience et surtout accepte de travailler dans ce sens, ce qui signifie, bien entendu, une limitation des exécutions musicales car de tels systèmes ne seront pas immédiatement accessibles commercialement dans tout les studios du monde. Ce dernier point, particulièrement ne me semble pas assuré. En ce qui me concerne, mon choix est fait depuis longtemps. Mon paletot n’est plus idéal.

                                                                           Philippe Manoury. Paris, Juin 1997.

 

  1. Luciano Berio, dans un entretien, disait que l’étude du contrepoint était le meilleur moyen de relier l’oreille au crayon. On constate malheureusement de nos jour une grande déficience dans cette capacité de représentation mentale de l’écriture. La raison en est probablement que, depuis quelques décennies, l’étude des disciplines d’écriture classique telles que l’harmonie et le contrepoint a été fortement délaissée. Bien qu’il soit clair que ces disciplines ne sont plus utilisées dans les compositions contemporaines, il n’existe, à ma connaissance, aucun autre moyen aussi efficace pour “relier l’oreille au crayon”.
  2. Ce n’est pas autrement qu’il faut entendre les agacements de Wagner dans l’interprétation de la musique de son époque. Ce n’est pas autrement non plus qu’il faut interpréter le soin que mettaient Mahler ou Stravinsky dans la précision de leurs partitions. Cette précision n’a pas été dans ces dernières années, il faut bien le reconnaître, sans quelques exagérations.
  3. Les interminables polémiques que l’histoire de la musique a vu surgir au sujet des différents tempéraments acceptant, par exemple, comme quinte, deux accordages différents, en sont une des preuves les plus évidentes.
  4. A la Renaissance, et jusqu’à J.S. Bach, des compositeurs utilisaient la “Tabula compositoria”, une sorte de matrice pour générer les relations polyphoniques. Athanasius Kircher, au XVIIème siècle, utilisait, après Zarlino et Mersenne, des procédés mathématiques relevant d’une tradition médiévale. Il y a également le “Wurfenspiel”, sorte de jeu de dés, que Mozart utilisa pour composer des petites valses. L’alliance de la combinatoire et de la musique est très ancien et serait trop long à développer ici. Au XXème siècle, c’est à Lejaren Hiller que l’on doit les premiers travaux de formalisations musicales par ordinateur en 1956. Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard que Max Matthews mettra au point les premiers programmes de synthèses des sons.
  5. Le cycle Sonus ex Machina comportant Jupiter, Pluton, La Partition du Ciel et de l’Enfer ainsi que Neptune à été réalisé avec le mathématicien Miller Puckette à l’Ircam. Ces pièces furent conçues pour le processeur 4X mis au point par Guiseppe di Guigno. En Écho, toujours réalisé avec Miller Puckette été composé pour la Station d’Informatique Musicale de l’Ircam élabore par l’équipe de Éric Lindeman.
  6. Il est intéressant de remarquer à quel point les outils ont laissé leurs marques sur les oeuvres. On peut aussi faire l’analogie avec le cinéma qui, dès ses débuts, a pratiqué un style très hachuré comme dans les premiers films d’Eisenstein pour ensuite développer des techniques de continuité comme les plans-séquences chers aux premiers films de Welles.
  7. Des expériences fort prometteuses sont actuellement en cours. Les travaux qu’effectue David Wessel à l’Université de Berkeley sont, à ce titre, très impressionnants par la qualité sonore de la resynthèse en temps réel d’un signal vocal complexe.